Stendhal ou l’amour d’un français pour l’Italie

Stendhal ou l'amour d'un français pour l'Italie

L’amour d’un français pour l’Italie : "Chroniques italiennes" et “San Francesco a Ripa”

Henri Beyle, véritable nom de Stendhal, aimait l’Italie (Milan surtout) au point de choisir d’y situer deux de ses œuvres : La Chartreuse de Parme (1839) et Chroniques italiennes (1865) ; mais aussi d’écrire deux livres de voyage intitulés Rome, Naples ou Florence (première édition 1814 – seconde 1829) et Promenades dans Rome (1829) ; au point même, de vouloir comme épitaphe, les mots suivants : “Henri Beyle, milanais, vécut, écrivit, aima. Cette âme adorait Cimarosa, Mozart et Shakespeare”.

Le vendredi 23 mars 1962 qui est le jour du 120e anniversaire de la mort de Stendhal, a eu lieu la cérémonie de l’inauguration de la nouvelle sépulture de Stendhal au cimetière de Montmartre.
Stendhal connaissait fort bien la réalité italienne. Il n’était pas un simple voyageur. Il avait vécu longtemps dans différentes villes d’Italie.
En 1800, Il était déjà à Ivrea, à seulement 17 ans.
De 1801 à 1802, il se déplaça vers l’Italie du nord, comme aide de camp d’un général.
En 1811, il vécut dans sa Milan adorée, tout en alternant des séjours en France et dans d’autres pays européens, ainsi qu’à Rome et Florence. Il est inutile de préciser qu’il tomba amoureux plusieurs fois.
En 1830, il fut nommé consul à Trieste qu’il quitta en 1831, pour être nommé consul à Civitavecchia. Dans cette ville, il s’ennuyait terriblement au point d’écrire “Je devrai vivre et mourir sur cette rive solitaire ?”
La proximité de Rome lui permit toutefois de se distraire dans la ville du Pape et de fréquenter l’aristocratie, surtout la famille Caetani. Il parvint aussi à trouver le temps de visiter les Abruzzes, la Toscane et Naples. C’est dans les archives Caetani qu’il trouva le matériel utile pour écrire ses récits situés en Italie et qui furent ensuite réunis dans un même recueil.
L’écrivain resta à Civitavecchia jusqu’en 1841, avec une interruption de 3 ans à Paris. Il mourra dans la capitale en 1842, loin de sa chère Italie.
Mais quels aspects de l’Italie ont fait naître en lui un amour aussi intense, au point d’écrire dans une autobiographie, à propos de Milan : ”Cette ville devint pour moi l’endroit le plus beau de la terre. Je ne ressens absolument pas le charme de ma patrie” (Vie de Henry Brulard 1835).
Il est absolument incroyable qu’un écrivain, de ce pays si chauvin qu’est la France, puisse penser et écrire cela !

L’auteur vouait un véritable culte à l’énergie vitale des italiens qui s’exprimait à travers des sentiments aussi contrastés que la liberté et la passion ou la haine et la vengeance qu’il retrouvait dans la période de la Renaissance. Cette vision romantique est sans doute plus rêvée que réelle.

Dans ses Promenades dans Rome (1829) , Stendhal nous explique clairement sa pensée et cela prête à sourire !
“Si vous avez voyagé, considérez l’hypothèse suivante : “Prenez au hasard 100 français se promenant sur le Pont-Royal, 100 anglais sur le pont de Londres et 100 romains sur le Corso. Choisissez dans chacun de ces groupes, les 5 hommes les plus débrouillards et courageux. Dans cette situation précise, je parie que les 5 romains s’en sortiront bien mieux que les français ou les anglais ! Que vous les mettiez sur une île déserte comme Robinson Crusoé, à la cour de Louis XIV au milieu d’une intrigue ou à la Chambre des Communes. Le français, à n’importe quelle époque, ne triomphera que dans un salon où l’unique but est de passer une agréable soirée”.
N’avait-on jamais eu l’occasion d’entendre un écrivain parler ainsi de ses compatriotes ? Ou définir le français “ (…) un héros beaucoup moins énergique, moins extraordinaire qu’un romain, qui se fatigue rapidement face aux difficultés” et affirmer que “l’essence de l’homme est plus robuste et plus grande à Rome que dans n’importe quel autre endroit du monde” ?!
On peut se demander pourquoi cette comparaison entre les français-anglais d’un côté et romains de l’autre… et pourquoi pas italiens ou milanais ?!
Il faut considérer aussi les contradictions de Stendhal ! Il parlait de Milan comme d’“une femme qu’il aimait de folle passion” et de Rome comme “une fidèle épouse”. En 1817, Il avait aussi écrit que “à Rome tout est décadence, souvenir, mort. La vie active est à Londres et Paris. Quand je me sens de bonne humeur, je préfère Rome, mais dans cette ville tout tend à affaiblir l’âme, à l’abrutir. Jamais un effort, un signe d’énergie : rien ne se passe rapidement”.

A ce point-là, on aurait tendance à dire qu’il avait peut-être raison !

Toutefois comment concilier des jugements si opposés et changeants quand en 1826, Stendhal reprend sa théorie du “romain” supérieur à tous mais – cette fois – sous condition : “Le romain semble supérieur à tous les autres peuples italiens. Donc pas seulement supérieur aux français et aux anglais, mais aussi aux italiens et si on lui donne Napoléon comme guide pendant 20 ans, les Romains deviendront certainement le premier peuple d’Europe”. Rien que ça !

Vingt-trois ans après la mort de l’auteur, seront publiées ses Chroniques italiennes, ensemble de récits écrits entre 1829 et 1839, ayant presque tous comme contexte historique la Renaissance, apogée de l’énergie positive des Italiens selon Stendhal.

San Francesco a Ripa
par contre, écrit en 1831, se situe au XVIII° siècle et plus précisément en 1726.

Le récit illustre bien le caractère direct et passionné des romains, ou plutôt d’une romaine, vu que le personnage principal est une femme qui s’oppose à un personnage masculin, un français qui séjourne à Rome. Nous sommes à la cour d’un Pape, dominée par l’intrigue et le népotisme. Il s’agit de Benoit XIII, à savoir Pietro Francesco Orsini qui règnera de 1724 à 1730. Le pape a deux nièces, deux femmes belles, puissantes et admirées mais au caractère opposé. La comtesse Orsini, brillante et légère, et la princesse Campobasso, pieuse et mélancolique. Même si l’auteur affirme avoir lu dans un manuscrit l’histoire d’amour d’une princesse italienne pour un français, les personnages sont de pure fantaisie et servent à appuyer les théories de Stendhal.

La princesse aime profondément mais en secret le neveu de l’ambassadeur de France auprès du Pape, le duc de Saint-Aignan ; celui-ci a réellement été ambassadeur du roi Louis XV de 1731 à 1741 mais il est totalement étranger aux faits narrés.
La princesse Campobasso incarne le naturel et la passion que, seuls les italiens, dans ce cas les romains, sont capables d’éprouver. Le neveu de l’ambassadeur français, le cavalier Sénecé, incarne au contraire les défauts que Stendhal attribue aux français, ses contemporains, qui vivent non plus dans la période héroïque de Napoléon mais dans la grisaille de la Restauration. En effet, il est joyeux et courageux, mais aussi un peu frivole, superficiel et très arrogant. Toutefois l’austère et religieuse princesse romaine se laisse séduire par la légèreté du cavalier et son amour est absolu.
Elle s’aperçoit bien vite de la fatuité de son amant quand il désire conquérir sa belle cousine, la comtesse Orsini. Elle en a confirmation lors de la réception donnée par sa rivale. Folle de jalousie, elle décide de se venger. Elle parle alors de ses sentiments au Cavalier qui ne soupçonne pas le danger éventuel. Il lui propose un arrangement – se partager entre elle et l’autre femme – ce qui scellera son destin.

Apparaît alors l’église qui donnera son titre à la “chronique”. La princesse commence à tisser la toile de sa vengeance.
Deux jours après la fête, vers minuit, le cavalier se trouvant sur le Corso où se promène toute la bonne société romaine, se sentit poursuivi, seul sans cocher ni laquais. S’enfuyant dans les ruelles transversales, il se retrouve à l’improviste face à une église, seul refuge possible : San Francesco a Ripa, église des dominicains.

Ces éléments de l’histoire sont étranges  : Stendhal savait parfaitement où se trouvait vraiment San Francesco a Ripa, comme il écrit dans une note “Église de Rome dans le Trastevere”.
Pourquoi l’avoir située à côté du Corso ? Pourquoi l’attribuer aux dominicains et non pas aux franciscains, à qui elle appartient réellement ? Aucune réponse possible, seulement des hypothèses : il voulait donner à cette église un nom inventé et l’appeler Santa Maria romana, mais ce nom faisait référence à toutes les églises de Rome.
Autre fait étrange, il n’en fait pas la description alors qu’elle possède, dans une des chapelles, un trésor inestimable : le dernier chef-d’œuvre du Bernin, la “Beata Ludovica Albertoni” réalisée en 1674, dont l’écrivain parle dans ses Promenades dans le chapitre des églises de Rome.

C’est quand même bien à San Francesco a Ripa que Sénecé cherche refuge. La nouvelle à partir de là prend un tour inattendu et devient un récit gothique. Le cavalier se retrouve face à un catafalque avec un blason français et des enseignes qui portent son nom : on est en train de célébrer… son enterrement !
Le français fuit de nouveau, loin de cette scène surréelle. Le rythme de l’écriture devient plus rapide.
Il rejoint son palais où son serviteur lui annonce que la princesse est en train de recevoir l’extrême onction et que lui, Sénecé, a été assassiné. Il éclate de rire et à ce moment précis un coup de fusil le tue ainsi que son valet. A partir de là, Stendhal adopte un ton sec, de “Code civil” et termine brusquement son récit en nommant cardinal le confident de la princesse, sans doute auteur du meurtre et en vénérant la jeune Campobasso comme modèle de piété !

Dans San Francesco a Ripa, l’auteur compare deux mondes incommunicables selon lui : le monde italien passionnel, excessif mais vital dans sa violence et le monde français où prédomine l’esprit, la vanité et la superficialité.
Et Rome ? Rome apparait simplement en arrière-plan avec la cour du Pape, les palais somptueux sans nom, le Corso et l’église.
Parce que l’amour qu’éprouve Stendhal en Italie dépend du caractère italien mais pas de la ville.

Texte de Patrizia Maccotta