"Temps sauvages" de Mario Vargas Llosa

"Temps sauvages" de Mario Vargas Llosa

Temps sauvages

Il y a quelques semaines, l’Académie Française a accueilli dans ses rangs Mario Vargas Llosa. L’occasion de saluer l’entrée dans cette enceinte d’un des plus prestigieux locuteurs de la langue française. Prix Nobel de littérature, Mario Vargas Llosa a déjà fait voyager ses nombreux lecteurs, avec « La fête au bouc », « Conversation à la Cathédrale » ou « La ville et les chiens » notamment, à travers les contrées agitées d’Amérique latine où les citoyens sont en butte à l’arbitraire des dictateurs locaux, à la violence et à la pauvreté endémiques.

Avec « Temps sauvages », son dernier roman paru en 2020, il nous plonge dans l’univers des républiques bananières au cours des années 1950. Au Guatemala plus précisément, où le gouvernement en place s’avise d’entreprendre une réforme agraire qui aurait pour effet de soumettre à l’impôt la « United fruit », le trust américain jouissant du monopole sur la culture et la commercialisation de la banane dans la région. L’auteur péruvien nous montre comment s’organise une campagne de propagande aux Etats-Unis visant à convaincre les Américains les plus tièdes de la nécessité d’une intervention dans ce pays. Dans le contexte de la guerre froide, il suffit d’agiter le spectre du communisme pour emporter l’adhésion de la majorité.

Dans le sillage de personnages, certes romanesques mais inspirés d’individus ayant réellement existé, nous découvrons non seulement le Guatemala de cette période, mais également les pays voisins d’Amérique latine irrigués par la langue espagnole dans lesquels se fondent tant les victimes déchues des coups d’Etat fomentés de l’extérieur que les séides ou aventuriers de tout poil avides de rentrer au pays, ce faisant, ne lésinant pas sur les moyens pour y parvenir. Au détour d’un épisode, on retrouve le président Trujillo de Saint Domingue déjà croisé dans « La fête au bouc ».
Dans la galerie des portraits bien fournie en tueurs, mercenaires, exécuteurs de basses œuvres dépourvus de tout scrupule, brochette de dignes représentants du monde interlope et de politiciens véreux, se distingue un ambassadeur américain, appliquant, en usant de méthodes peu compatibles avec la pratique diplomatique, une politique permettant de faire prévaloir les intérêts américains sur place. Au beau milieu de cette armada machiste s’invite aussi une belle héroïne à laquelle on a attribué, en raison de ses talents, l’évocateur surnom de Miss Guatemala.

Comme dans ses précédents romans fondés sur une réalité historique qu’il connaît bien, Mario Vargas Llosa sait tenir en haleine ses lecteurs. Difficile de distinguer dans ce tourbillon de personnages hauts en couleurs ceux qui, dans la réalité, ressemblaient à la description qu’il en a faite de ceux surgis de l’imagination de l’auteur pour les besoins de la narration. La lecture de ce roman nous invite à nous demander si le dévoiement de la démocratie que nous déplorons encore dans certains pays de la région, arrière-cour des Etats-Unis, ne trouve pas, en partie, leur origine dans les « mauvaises habitudes » prises il y a quelques décennies.

Texte de François Pellerin