Quelle plante étonnante que ce gui qui se met en boule sur une branche d’arbre où il pousse sans toucher terre !
Comment est-ce possible ?
Pour expliquer l’inexplicable, les humains ne sont jamais à court d’invention, comme nous verrons, et il pleut des rites et des légendes, des symboles et des mythes autour de cette plante énigmatique et ravissante.
Commençons plutôt par un peu de botanique. Le gui, Viscum album, de la famille des Santalanacées, s’invite sur les arbres qu’il préfère, les conifères, les pommiers, les poiriers et les chênes, dédaignant les essences qui ne lui conviennent pas.
Le gui, aux feuilles toujours vertes en forme de pale d’hélice, comme dit le poète, utilise l’eau et les minéraux de l’arbre-hôte, tout en assurant lui-même sa fonction chlorophyllienne et en fabriquant ses propres sucres : on dit qu’il est hémiparasite, parasite seulement à moitié. Les forestiers considèrent pourtant comme un fléau cette grosse boule de 60 à 90 centimètres qui vit plusieurs années, ralentit la croissance de l’arbre et diminue la qualité de son bois ; pour lutter contre le gui, il leur faut tailler les branches parasitées, il n’y a pas d’autre moyen pour préserver l’arbre.
Viscum album, le gui blanc que nous connaissons, celui des régions tempérées d’Europe et d’Asie, est une plante dioïque, c’est-à-dire que certaines touffes portent des fleurs mâles et d’autres des fleurs femelles. Elles fleurissent en mars/avril. Les fruits mûrissent en août/septembre de l’année suivante et tombent au début de la troisième année. Les touffes femelles sont alors couvertes de fruits blancs, charnus et visqueux (Vischio), légèrement translucides. Et ce sont les oiseaux, grives et mésanges, qui se chargent de la reproduction résolument aérienne de cette plante : elles raffolent de ces fruits perlés et en dispersent les graines dans leurs fientes. Si la graine tombe sur une branche propice, elle y germe en développant un cône de fixation qui pénètre dans le cortex de l’arbre pour en aspirer la sève, permettant à la touffe de gui de se développer au détriment de l’arbre.
Voilà comment les oiseaux jouent un rôle essentiel dans cette opération parasitaire.
Mais la nature n’est pas avare de paradoxes…
Les fruits du gui donnent, quand on les cuit, une fine colle fortement adhésive qui sert de glu, notamment aux oiseleurs, ceux qui font métier d’attraper les oiseaux, comme Papageno dans “La Flûte enchantée “, l’opéra de Mozart, vous vous rappelez ? Voilà donc les oiseaux inséminateurs pris à leur propre piège…
Le gui a d’autres propriétés, notamment médicinales, sans aller jusqu’à le qualifier, comme le faisaient les Gaulois, de “plante qui guérit tout”. Elle régularise les activités glandulaires, le rythme cardiaque et la digestion, à petites doses, mais attention, car à hautes doses, elle est toxique pour ces mêmes organes !
On l’utilise en infusion, en teinture, en sirop. En Suisse, les anthroposophes lui attribuent des propriétés anti-tumorales, mais leurs thérapies sont fortement controversées.
Le gui ne cesse de nous intriguer, comme il le faisait de nos lointains ancêtres. Je me souviens d’avoir vu, par la fenêtre du train entre Dijon et Paris, défiler tant de ces grands arbres dénudés portant à bout de bras ces vertes sphères incongrues dans la froidure grise de décembre. Comme d’autres avant nous, on se demande comment, et pourquoi cette vie persistante en plein hiver ? Cette apparence d’immortalité d’une plante sans racines à mi-chemin entre ciel et terre pourrait-elle être le message d’un au-delà, ou la marque de la foudre divine, comme le croyaient les Celtes ?
Chez les Grecs, le gui est bien associé à Hermès, messager de l’Olympe.
Dans l’Enéide (VI, 133-141), Virgile raconte que si Enée peut descendre aux enfers pour revoir son père Anchise, c’est grâce au gui qui lui sert de sésame pour monter dans la barque de Charon.
Dans la tradition scandinave, Baldur, dieu du soleil, rendu invulnérable par sa mère Frigga, a pourtant été tué par le démon Loki à l’aide d’une flèche en tige de gui.
Et Pline nous raconte les rites des Celtes , où le gui occupe une place centrale, à condition de pousser sur un chêne, considéré, pour sa force et sa puissance, comme l’arbre des dieux et de la foudre qu’il attire. Pas question de cueillir le gui à la main, et surtout pas de la main gauche !
Il faut le frapper avec un bâton et l’attraper avant qu’il ne touche terre.
Ou alors, c’est le druide qui s’en charge, vêtu d’une tunique blanche, avec une serpe d’or : il fait tomber le gui dans une bassine d’or ou dans un drap blanc.Exposé à la vénération du peuple, le gui est alors plongé dans l’eau. Cette eau prévient et guérit les maladies, sert d’antidote aux maléfices, rend les animaux féconds. Pour les Celtes, c’est un remède à tous les poisons pour le corps et pour l’âme.
La cueillette a lieu au sixième jour du mois lunaire, au moment du solstice. Le gui sera ensuite suspendu au seuil des maisons, ou au cou comme une amulette protectrice.
Ces coutumes druidiques se prolongent jusqu’au XV ème siècle où la cérémonie du “Guilaneuf” en garde le souvenir.
Avec la christianisation, les traditions païennes régressent, et pourtant le gui finira par être accepté, peut-être à cause de sa naissance mystérieuse comme celle du Christ , de son rôle séculaire d’intermédiaire entre le divin et l’humain ?
Voilà pourquoi, en somme, nous nous embrassons sous le gui, dont il faut croire que la magie perdure…
Nous allons retrouver le gui dans quelques chansons sur la “Guillaneu” qui font partie du folklore rural, ou dans la chanson de Jean-Pierre Ferland et Pierre Brabant chantée par Marc Ogeret, “Feuilles de gui”.
Dans le domaine de la peinture, le gui est un sujet très populaire pour illustrer les cartes de voeux ou les compositions de Noël. Ses feuilles délicates et ses baies nacrées inspirent les acquarellistes. Les brodeuses aussi, qui trouvent dans la botanique leurs plus beaux motifs, ont une prédilection pour la sobriété du gui.
Voici pour vous une peinture de Jane Atché (1872-1937), contemporaine de Mucha, “Le Gui”, de pur style Art nouveau, où une jeune femme nous invite à entrer dans le monde symbolique du gui, entre rêve et mysticisme.
Et pour la poésie ?
En italien, Giovanni Pascoli a fait l’éloge du gui “Il Vischio”
Si Apollinaire a écrit un poème loufoque “Le Toutou et le gui” (Poèmes à Lou), c’est celui de Francis Ponge que je vous propose pour conclure :
Le gui
Le gui, la glu
sorte de mimosa nordique
de mimosa des brouillards
c’est une plante d’eau
d’eau atmosphérique
feuilles en pales d’hélice
et fruits en perles gluantes
tapioca gonflant dans la brume
colle d’amidon, grumeaux
végétal amphibie
algues flottant au niveau
des écharpes de brume
des traînées de brouillard
épaves restant accrochées
aux branches des arbres
à l’étiage des brouillards de décembre.
(Pièces)
Que cela ne vous empêche pas de vous précipiter pour relire “Astérix et la Serpe d’or”, c’est en plein dans le sujet pour nous les Gaulois !
Très belle année à toutes et à tous !
Texte de Nicole Allegra
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