Florarium : en janvier, l’Hellébore

“Ma commère il vous faut purger avec quatre grains d’hellébore !” (La Fontaine)
Vous vous demandez peut-être quelle est cette plante que le lièvre conseille à la tortue, pour la soigner de sa folie, quand elle lui propose le pari que l’on sait.
Helleborus Niger, c’est son nom, et vous la connaissez sans doute sous son nom populaire : la Rose de Noël, une renonculacée d’une trentaine de centimètres, aux fleurs blanches, aux étamines dorées, comme un pâle soleil nouveau à l’aube du solstice d’hiver.
Une légende chrétienne raconte qu’une petite bergère, voyant arriver à la grotte de Bethléem les Rois Mages tout chargés de leurs précieux cadeaux d’or, d’encens et de myrrhe parfumée, pleurait de ne rien avoir à offrir, quand elle aperçut, au milieu de la neige, des fleurs blanches aux étamines d’or : les Roses de Noël, dont elle put faire un bouquet pour l’enfant Jésus.

Pendant des siècles, d’après un mythe grec, une croyance populaire -que reprend La Fontaine dans sa fable- attribuait à la plante le pouvoir de guérir les maladies mentales, si bien que dire de quelqu’un “il lui faut de l’hellébore” équivalait à le traiter de fou, et c’est bien ce que le lièvre insinue à propos de la tortue.
Et en effet, l’hellébore est bien une plante médicinale, cultivée dans les jardins des monastères depuis le Moyen-Âge, et dont le rhizome contient un glucoside, l’helléborine, aux propriétés narcotiques, utilisée également comme purge et comme vermifuge. Aujourd’hui, ce principe actif n’est plus prescrit, car on sait que ces glucosides peuvent provoquer des vomissements, et des pertes de connaissance allant jusqu’à l’arrêt cardiaque !
Bien connue des Anciens, l’hellébore est une plante toxique.
Le géographe grec Pausénie ( 2ème siècle après JC) raconte que dans Athènes assiégée, sur le conseil du législateur politicien Solon (6ème siècle avant JC),les Athéniens jetèrent des hellébores dans le ruisseau où s’abreuvaient les ennemis, qui, frappés d’une grave dysenterie, durent rapidement abandonner le siège…
Le nom même de l’hellébore, Helleborus niger, nous confirme le bien-fondé de ces récits, puisqu’il est formé de deux mots grecs, elein = blesser, et bora = nourrir, “aliment mortel”, donc. Quant à Niger, cela pourrait, dit-on, se référer à la couleur du rhizome.
C’est une plante vivace de sous-bois, au feuillage toujours vert et plutôt coriace, qui fleurit de décembre à mars, présente à l’état sauvage dans tout le Nord et le centre de l’Italie, en Autriche, en Suisse, et… dans mon jardin d’Ombrie, où elle trouve le sol qu’elle préfère : calcaire et plutôt sec, en zone de colline. Elle s’y épanouit et se multiplie à l’ombre d’un grand chêne.

Sa floraison abondante et prolongée en fait la reine du jardin pendant tout l’hiver. J’ajoute que sa cousine, Helleborus viride, aux feuilles caduques, se propage aussi dans les sous-bois des environs.
Aujourd’hui, les pépiniéristes nous en proposent des versions raffinées, des hellébores roses, ou rouges, issus de l’hybridation, qui poussent volontiers en pot, dans un bon terreau : pensez à elles pour vos balcons et vos terrasses.

Attention à ne pas trop l’arroser, la plante n’aime pas avoir le pied dans l’eau. Il faut que la terre soit bien drainée. À cet effet, vous pouvez mettre au fond du pot des billes d’argile expansée pour évacuer l’eau en excès . La Rose de Noël peut fleurir dans la maison, au frais et à la lumière, pendant quelques semaines .
Quand les fleurs deviennent verdâtres, la période de floraison touche à sa fin. C’est le moment idéal pour diviser la motte radicale : vous obtiendrez ainsi une ou plusieurs touffes nouvelles à la prochaine saison !
Installez alors la plante au jardin à la mi-ombre, et n’oubliez pas, quand vous la manipulez, de mettre des gants de jardinage pour vous protéger de ses parties les plus toxiques.
La Rose de Noël aime les terrains calcaires, et l’eau calcaire aussi, celle de Rome lui convient donc très bien. Un peu d’engrais liquide du commerce fera son bonheur !
Dans mon jardin, le merveilleux hellébore se ressème tout seul, ce qui fait que chaque année, j’ai de nouvelles plantes à partager : je peux vous en offrir si le cœur vous en dit
NB : Ellébore, Hellébore sont en principe au masculin. Pour Colette l’Ellébore est au féminin

Et voici pour vous des étrennes littéraires, un merveilleux texte de Colette sur l’ellébore :

“Chez nous, et un peu partout, on l’appelle Rose de Noël. Mais elle ne ressemble pas à la rose, pas même à la petite églantine émue et rougissante, sinon qu’elle a cinq pétales, comme tout le monde.
Un caillou, un brin d’herbe, une feuille tombée, ont plus d’odeur qu’elle. Mais elle n’a pas reçu la mission d’embaumer. Que décembre vienne seulement, que les frimas nous couvrent, elle vous montrera ce qu’elle sait faire. Une bonne grosse neige pas trop poudreuse, un peu lourde, et des nuits d’hiver où passe, précurseur, le souffle d’ouest, voilà qui convient à l’ellébore. Dans le jardin de mon enfance, c’est à la fin de décembre que j’allais, sûre de sa présence, lever les dalles de neige qui couvrent la Rose d’Hiver.

Promises, inattendues, précieuses, prosternées mais bien vivantes, les ellébores hivernent. Tant que la neige les charge, elles restent fermées, ovoïdes, et sur l’extérieur de chaque pétale bombé une trace vaguement rosée semble seule indiquer qu’elles respirent. Le robuste feuillage en étoile, la roideur des tiges, autant de caractères par lesquels toute la plante proclame sa persistance émouvante. Cueillie, ses coquillages sensibles desserreront leurs joints à la tiédeur d’une chambre, délivrant la houppe des étamines jaunes, heureuses de vivre et de diverger…

Ellébore ! Lorsqu’on vous confie au fleuriste, son premier soin est de malmener vos pétales qu’il met à la renverse, de même il attente à la tulipe, qu’il supplicie. Derrière lui je défais son travail d’effraction, et si je vous assure, chez moi, l’eau jusqu’à la gorge, la lumière jusqu’aux cils, vous pouvez dormir le reste de votre sommeil pudique, puis périr ainsi que l’a décidé la main humaine, alors que la chaude neige eût pu, ellébore, vous tenir encore en vie.”

Article de Nicole Allegra