L’olierei

De l’olive récoltée en novembre à l’olivier qui la porte : je tiens ma promesse du mois dernier, et c’est un hommage à cet arbre exceptionnel que je vous propose en cette fin d’année.

L’Olivier à l’origine de la culture méditerranéenne, l’Olivier qui façonne les paysages et la vie des humains, qui leur offre son bois, qui les nourrit, les éclaire et soigne leurs corps de son huile.

Dans la mythologie grecque, tout commence en Attique : les Dieux ont demandé à Athéna, en lutte avec Poséidon pour prendre possession de la cité, de donner aux hommes un présent, le plus beau et le plus utile. Poséidon a proposé un puits d’eau salée et un cheval fougueux. Mais Pallas Athéna frappe le sol de sa lance et fait surgir un Olivier : c’est ainsi que la déesse de la sagesse devient la protectrice de la cité qui désormais portera son nom, et l’Olivier un arbre sacré, dont l’histoire figurait au fronton occidental du Parthénon.
Quand l’armée perse de Xerxès incendia l’Acropole, l’arbre calciné,fit refluer son énergie vitale au plus profond de ses racines, et la nuit suivante, alors que la ville était en cendres, réussit à pousser un rameau vert, promesse de résurrection et de reconstruction.

Comment ne pas vénérer un tel arbre ?

Au seuil et à l’issue de la vie, les Grecs couronnent de ses feuilles vert argent aussi bien les morts, “vainqueurs des combats de la vie”, que les nouveaux-nés, les champions des luttes olympiques et les triomphateurs des joutes littéraires. Le rameau d’Olivier est de toutes les saisons de la vie. Il accompagne les vaincus qui viennent demander la paix, il protège les marins à la proue des navires. Ce n’est pas un hasard s’il figure aujourd’hui sur le drapeau de l’ONU : L’Olivier raconte une très très longue histoire de vie et de survie, de résistance à tous les dangers.

Dans la Génèse, c’est le rameau d’Olivier rapporté par la colombe après quarante jours de déluge qui annonce à Noé la décrue et le retour à la vie sur terre.

Pour les Hébreux , L’Olivier est un des dons les plus précieux de Yahvé, symbole de l’alliance conclue par lui avec les hommes. Entre l’Ancien et le Nouveau Testament, L’Olivier est cité une centaine de fois dans la Bible. Avant d’entrer dans Jérusalem, le Christ passe par le Mont des Oliviers, un immense cimetière juif. Et la dernière Cène avec les apôtres a lieu au jardin de Gethsémani où poussent des oliviers, comme du reste partout en Palestine .

Pour les Musulmans, l’Olivier est “l’arbre béni” qui représente Abraham , l’ancêtre commun des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans. La plus ancienne Université islamique en Tunisie s’appelle “Al Zitouna” : “l’Olivier”.

Pour tous les peuples méditerranéens, L’Olivier porte les foisonnants symboles de longévité, de résistance, de sagesse et de paix.

Et en effet, pour ce qui est de la résistance et de la longévité, dans le monde des arbres, l’Olivier bat tous les records, ceux du chêne et même du séquoia ! Il vit en moyenne de 300 à 800 ans, mais il en existe qui ont des milliers d’années et portent encore des fruits, comme ces arbres de 3000 ans en Crète ou au sud de la Grèce, ou en Sardaigne, le “s’ozzastru” à Luras, ou encore près de Bethléem, dans le village d’Al-Walaja, un Olivier de 4000 ans au tronc de 25 mètres de circonférence.
Il a fallu des siècles de soins et de culture pour que l’oléastre ( oleaster), l’olivier sauvage, évolue en “olea europea”, l’Olivier cultivé qui nous inspire.
Il appartient à la famille des Oléacés. C’est un arbre qui reste vert, car ses feuilles ont une durée de vie de 3ans. Si on le laisse pousser librement il peut atteindre 15 m de hauteur. Le tronc gris vert du jeune arbre est lisse, mais avec les années, sa couleur évolue vers le gris cendré et le tronc se déforme : à travers sa mince écorce, chaque choc, chaque blessure s’inscrit sur le tronc boursouflé, crevassé, dont les torsions et les nodosités racontent le temps qui passe.

L’Olivier aime les sols arides et caillouteux, le soleil et la mer. Il pousse dans des conditions difficiles, il résiste à la sécheresse, même s’il a besoin en hiver de quelques pluies et de froid modéré. À moins six degrés, le jeune arbre gèle, alors que l’arbre adulte supporte des températures ponctuelles jusqu’à moins douze degrés. Son formidable système racinaire se développe jusqu’à 1,80 m sous terre, formant sous le tronc une souche ligneuse où s’accumulent les réserves vitales de l’arbre, ce qui lui permet de repartir après un incendie, ou un épisode de gel, même sévère, comme ce fut le cas, par exemple, en 1985, pour l’Ombrie et la Toscane. Une faculté de régénération qui nourrit, nous l’avons vu, le symbole et le mythe.
Le bois de l’Olivier, très dur, sec et dense, servait en Égypte ancienne pour les sarcophages des pharaons.
Homère raconte dans l’Odyssée que le pieu utilisé par Ulysse pour échapper au cyclope Polyphème, était en bois d’olivier , comme la massue d’Hercule. Et comme le lit où la fidèle Pénélope attendait son époux, une résistante elle aussi, assiégée par les prétendants.
Quant à la croix du Christ, elle aurait été faite en bois d’olivier, dur comme les souffrances de la Passion.

Les feuilles de l’olivier sont persistantes, simples, oblongues, pointues et bicolores : le dessus imperméable est vert foncé, la face inférieure duveteuse d’un gris clair argenté ; elle assure l’évaporation, sauf quand l’air est trop sec : dans ce cas, la transpiration s’arrête. C’est cet ingénieux système qui permet à l’olivier de résister à la sécheresse.
En mai apparaissent sur les rameaux des grappes de fleurs minuscules d’un blanc crémeux, les ”mignole” (en italien) ; très chargées en pollen, elles attirent une multitude d’insectes. En juin, on distingue déjà, au cœur des inflorescences qui fanent, de minuscules olives grosses comme une tête d’épingle.
L’Olivier porte ses premiers fruits au bout de 7ans. L’Olivier doit être impérativement taillé. Au cours de sa croissance, c’est une taille de formation. Par la suite, comme l’Olivier produit sur le bois de l’année précédente, une taille de fructification doit limiter le développement en hauteur de l’arbre, et permettre à l’air et à la lumière de circuler dans la ramure. Car “toute branche qui monte donne du bois, toute branche qui descend donne des fruits”. La taille de régénération sur les arbres abandonnés est donc un travail de plusieurs années.
Un proverbe latin résume bien le labeur nécessaire pour obtenir une belle récolte :
 “En labourant légèrement autour d’un Olivier, on le prie de produire, en le fumant, on l’en supplie, en le taillant, on l’y contraint” .
Du néolithique à l’époque romaine, l’expansion de l’olivier sur le pourtour méditerranéen se fait d’est en ouest, de la Mésopotamie à l’Atlantique. L’Olivier est facile à multiplier par bouture ou par greffe. Il résiste au transport et à la transplantation, ce qui en fait une espèce voyageuse et donne lieu, au cours des millénaires, à des échanges commerciaux et des croisements de variétés en Méditerranée.

Aujourd’hui encore, même si l’Olivier est présent sur tous les continents, et jusqu’en Californie, en Australie et en Amérique du Sud ( 900 millions d’arbres sur la planète), 80% de la production mondiale provient du bassin méditerranéen. En Espagne, premier producteur mondial, la culture de l’olivier occupe 2 400 000 hectares, contre 1 140 000 en Italie et 765 000 en Grèce.
La France n’est qu’en 21ème position.
Il faut dire qu’à l’époque moderne, en France, l’huile subit la concurrence du beurre pour l’alimentation. Au 19ème siècle, avec l’introduction de l’huile d’arachide venue des colonies, nombre de producteurs du Sud de la France délaissent l’oléiculture pour se tourner vers la viticulture. Au 20ème siècle, entre guerres et exode rural, la situation ne s’améliore pas… ce n’est qu’à la fin du 20ème siècle, avec le développement du tourisme en Provence et les progrès de la diététique, qu’un nouvel engouement pour l’huile d’olive vient relancer la production.

En décembre 2023, par décision de l’Unesco, “les connaissances, méthodes et pratiques traditionnelles associées à la culture de l’olive sont inscrites sur la liste du patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente”.

Il faut ici mentionner la “Xylella fastidiosa”, terrible maladie de l’olivier introduite accidentellement dans les Pouilles en 2008, qui a provoqué la mort de millions d’arbres, 1/3 des arbres séculaires de la région. L’organisme responsable de la maladie, le cercope, bloque la circulation de l’eau et des nutriments dans la lymphe, et l’arbre dépérit rapidement. On est obligé de détruire les arbres infectés pour éviter la propagation. La recherche s’oriente actuellement vers des variétés résistantes.

Le nom latin de l’Olivier, “oleum”, vient du crétois “elaia ” (olive), “elaion” (olivier), et finit par désigner l’huile en général : olio / oleo / oil / Öl / huile, tous ces mots de nos langues viennent du nom de l’olivier.

L’Olivier.
L’arbre le plus conté, le plus vénéré des textes antiques, sa silhouette comme aucune autre, la légèreté de son feuillage argenté, l’enracinement puissant de son tronc torturé par les âges et ancré dans la terre, l’olivier qui retient le sol des restanques, ces terrasses façonnées par tant de générations, l’olivier qui marque et signe, avec la vigne et le chêne vert, les paysages de nos collines et de nos âmes, emblème végétal de notre mode de vie et de notre culture, l’Olivier, don des Dieux, gage de fécondité et de paix qui renaît à chaque fois qu’on le tient pour mort, l’arbre phénix, l’arbre sacré, l’arbre de vie.

L’Olivier des peintres, ceux de Monet à Bordighera, ceux de Cézanne au pied de la Sainte-Victoire, et surtout ceux de Van Gogh, miroirs de ses tourments.

L’Ulivo, formation politique de Romano Prodi au 20ème siècle, “ l’Ulivo ha radici forti, resiste alle intemperie, ma è dolce e bello, simbolo del lavoro duro e dell’Italia”.

Les oliviers du cinéma, ceux des frères Taviani dans “Padre padrone” (1974) ou dans “La notte di San Lorenzo” (1982), ceux de l’Iranien Abbas Kiarostami “À travers les oliviers” (1994), des paysages de la Perse.

L’Olivier des poètes, celui que Jacques Prévert nous donne à voir en cendres :
“Tout seul un Olivier
jette désespérément
vers le ciel calciné
deux bras carbonisés
comme un nègre lynché “ ( 1976, ARBRES)
Vision sinistre, mais nous savons bien, nous qui le connaissons, que la renaissance est proche.

Et le superbe poème de Pablo Neruda, cadeau de mon amie Ornella que je remercie. Trop long pour être transcrit, allez vite le découvrir sur la Toile ! https://www.facebook.com/share/v/1BhopL2Dkn/?mibextid=wwXIfr

Et pour finir en latin :
Quid novi ?
“Ne extra olea”
“Ne vous éloignez pas des oliviers”

Article de Nicole Allegra