L’iris

L’iris
 Commençons par une devinette :
Quelle est la fleur à laquelle nous tenons tous comme à la prunelle de nos yeux ?
Celle qui nous occupe aujourd’hui !

Et qui porte le nom d’une figure mythologique, la messagère des Dieux voyageuse entre ciel et terre, entre l’Olympe et les humains, sur l’arc-en-ciel qui lui sert d’écharpe,
“Iris dont le pied pose
Sur la nuée et semble un ruban de l’éther “
(Victor Hugo)
L’insaisissable Iris, pur phénomène optique :
“L’iris de la vapeur que le soleil traverse
Où le soleil se brise en un Iris de feu”

En deux vers, Victor Hugo a tout dit : l’iris-fleur porte toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, et c’est cette palette unique qui légitime son nom d’origine grecque, Iris, le même nom pour
“L’iris de la cascade et l’iris de la nue” (VH). Une homonymie riche de sens et productive !
Car c’est l’iris qui donne à notre langue française deux merveilleux mots aussi versatiles que changeants : iriser/irisé, et iridescent ! Et pour faire bonne mesure, l’iris prête même son nom à un métal versicolore, l’iridium…sans parler de nos pupilles, microscopique mosaïque de nuances infinies…

Il y a longtemps que l’iris règne sur notre histoire de France… l’iris a permis à Clovis (466-511) de gagner une bataille, en lui faisant comprendre, par sa présence dans le fleuve qui le séparait de ses ennemis, qu’il pouvait traverser sans risque avec son armée. Il traversa, fut vainqueur, et adopta l’iris comme emblème sur ses boucliers, ses étendards, les armures et les tapisseries.
Bien plus tard, au XIIème siècle, Louis VII à son tour le choisit : c’est ainsi que l’iris devint le symbole de la monarchie, la Fleur-de-Louis, bientôt déformée phonétiquement en Fleur-de-Lys…
Oui, la fleur de lys est un Iris !
Pas besoin d’être un grand botaniste pour reconnaître sur le blason royal la forme des pétales de l’iris, mi-dressés, mi-retombants, alors que le lys, avec ses six pétales rayonnants, ne ressemble pas du tout au symbole héraldique des rois.
Curieusement , cette même confusion s’est produite à Florence, dont l’emblème est aussi l’iris, “Iris florentina” de son nom botanique, célébré encore aujourd’hui dans un grand “giardino dell’iris” installé en contrebas du Piazzale Michelangelo, où a lieu chaque année un concours international récompensant les plus belles variétés. Et pourtant, par simplification, tout le monde appelle cet Iris emblématique “il giglio di Firenze” !!! La même méprise qu’en France !
Les Florentins ont encore un autre nom pour cette fleur élégante qui pousse partout en Toscane, dans les collines et sous les oliviers : il giaggiolo. Ce nom dérive du latin gladius, le glaive, l’épée. On retrouve la même étymologie en français pour une autre fleur, le glaïeul, dont les feuilles, comme celles de l’iris, évoquent un glaive. Le terme allemand “Schwertlilie” (Iris, “lys à épée “) se réfère à la même image.
La présence de l’iris est attestée, bien avant les rois de France et les Médicis, en Égypte ancienne où l’iris, fleur sacrée, est représenté sur les fresques du temple d’Amon à Karnak, et même à l’intérieur de certaines pyramides.
Pline le Naturaliste (23-79), dans son traité “Naturalis Historia”, donne la recette de 41 remèdes à base d’iris. Signalons néanmoins que la plante est toxique, à cause de l’irisine qu’elle contient.
Mais les Romains ne se limitaient pas à l’usage médical de la plante, ils utilisaient déjà la poudre d’iris dans certains rites propitiatoires.
Cette poudre est toujours essentielle en parfumerie, mais c’est un processus très laborieux : il faut faire sécher les rhizomes pendant une longue période de trois à cinq ans pour qu’ils sécrètent les irones, les molécules qui constituent le principe odorant de la plante. Les rhizomes sont alors pilés, réduits en poudre puis distillés à la vapeur. La poudre à l’odeur subtile de violette devient alors essence et prend une consistance crémeuse : c’est le beurre d’iris, trésor olfactif de l’art du parfum, d’où on peut extraire l’absolue d’iris. Il faut 13 tonnes de rhizomes frais et 6 ans de patience pour obtenir un seul kilo de cet élixir vendu à prix d’or, qui entre dans la composition des parfums les plus luxueux, comme Iris bleu, d’Armani.
L’iris fait partie, sans surprise, de la grande famille des Iridacées aus innombrables espèces.
Attention ! Il faut absolument distinguer de celui qui nous intéresse aujourd’hui l’iris des fleuristes, bleu, blanc ou jaune, plante à bulbe, dont le feuillage disparaît complètement après la floraison . Cette bulbeuse destinée aux bouquets, c’est l’iris de Hollande, qui refleurit chaque année comme une tulipe.

Mais l’iris dont nous parlons ici, c’est l’iris rhizomateux, disons pour simplifier l’Iris germanica, ou Iris barbata, plante vivace qui fleurit, selon les espèces et le climat, d’avril à fin mai. Une plante très facile à cultiver, qui aime le soleil, les sols bien drainés, et résiste parfaitement à la sécheresse. Quand vous plantez un rhizome d’iris germanica, ayez soin de ne pas trop l’enterrer. Le rhizome a besoin de soleil et doit affleurer à la surface pour éviter les moisissures en cas d’humidité excessive.
Il n’est pas comme son cousin l’Iris des marais qui pousse les pieds dans l’eau et qui est le symbole de Bruxelles, ville bâtie dans une cuvette marécageuse. Notre sobre Iris bleu, c’est le Québec qui l’a choisi comme fleur emblématique.
L’iris germanica peut être nain, d’une trentaine de centimètres, de taille intermédiaire, environ 60 cm, ou de grande taille, jusqu’à 110 cm. Si les conditions sont favorables, ses rhizomes conquièrent du terrain, et la floraison gagne en densité. Vous pouvez bien sûr diviser les rhizomes pour multiplier les plantes.
Je laisse Colette vous décrire l’iris de son jardin de Saint Tropez :
“Il a six pétales, trois langues nettes, étroites, et trois larges un peu chargées de jaune -le foie, sans doute !- et il passe pour bleu…” ( Pour un herbier)
Trois pétales dressés vers le haut, et trois recourbés vers le bas, soulignés de barbes : ce chiffre trois renvoie dans l’iconographie chrétienne à la Trinité qui le choisit comme symbole de foi, de courage, de sagesse.
Très bien… mais la barbe ???
Écoutons Colette :
“L’iris des jardins, le bel Iris bleu qui porte, sur sa lèvre de soie, une chenille de poils d’or” ( les vrilles de la vigne)
Pour Francis Jammes, dans un quatrain sur l’iris violet, il ne s’agit plus de chenille ni de lèvre, mais de cils mouillés :
“Ô fleur aux cils brillants comme ceux des pleureuses “
À quoi peut bien servir cette barbe qui donne à l’iris une bouche ou des yeux, et même des larmes ?
Patience !

Parlons des couleurs…
“L’iris aux couleurs diverses
Qui par les prés ses odeurs verse”
dit Ronsard le poète des jardins…
Cet arc-en-ciel d’iris, quel enchantement ! l Seul le dahlia peut rivaliser avec l’iris pour la diversité chromatique, mais de par sa forme, l’iris est un incomparable piège à lumière qui s’illumine de tous les blancs, purs, ivoire ou crémeux, les jaunes citronnés ou dorés, tous les orangés, les roses bleutés, pâles ou vifs, les rouille, les caramel, bordeaux, pourpres, les mauves délavés et les violets intenses, tous les bleus et les presque noirs… sans parler de la magie des Iris bicolores, roses ou or pour les pétales dressés, plus foncés les pétales retroussés, exhibant des barbes intensément jaunes ou rouges…

Alors, évidemment les peintres…
Citons le Printemps de Botticelli, en 1480, avec son tapis de 70 fleurs différentes, dont un superbe Iris sombre en bas à droite.

Albrecht Dürer, dont l’iris de 1503, est une planche botanique grandeur nature.
Mentionnons la peinture flamande qui compose de multiples bouquets où l’iris accompagne l’inévitable tulipe.
Et n’oublions pas les Japonais, Hokusai (1750-1848), “L’iris et la Sauterelle”, et Hiroshige (1797-1858)
“Jardin d’iris de Horikiri” entre autres.
Pour le Japon, l’iris est une fleur d’une importance extrême, symbole de protection, de noblesse, d’élégance. Avec ses feuilles en forme de lame, c’est la fleur des guerriers , mais aussi la reine de la nuance et des “images du monde flottant” que sont les estampes. Van Gogh était un grand collectionneur de ces estampes popularisées par le japonisme au XIX ème siècle, ses Iris cernés de contours noirs où l’ombre est absente sont une référence à l’art japonais. Comme du reste le jardin de Monet (1840-1926) à Giverny, avec son pont japonais et sa profusion d’iris, arc-en-ciel vivant.
Jusqu’à Georgia O’Keeffe (1887-1986), l’artiste américaine, avec son “Black Iris” géant, en plan très rapproché, presque abstrait.

L’iris n’a pas fini d’inspirer les artistes, qu’ils soient peintres ou poètes. Sans parler des jardiniers… et j’ai choisi pour vous des photos d’iris de mon jardin.
Sur le plan musical, on peut citer “Fior di giaggiolo”, un air de l’opéra de Mascagni
“cavalleria rusticana “ que vous trouverez sur You tube chanté par Maria Callas.]
Pour finir, quelques visions, parfois surprenantes, celle de Claudel, longtemps ambassadeur de France au Japon, pendant que sa sœur Camille dépérissait, Impressionné par le dynamisme ailé et sauvage des pétales de l’iris , il décrète :
“L’iris n’est pas une fleur, c’est un oiseau de proie". Laissons-le dire.
Je préfère Colette, évidemment…elle observe, dans le “ jardin enflammé d’iris”
“l’iris bleu, le messager des orages, dont le sabre s’aiguise dans l’eau du ruisseau “ et dont les fleurs vont éclore :
“Les Iris s’ouvrent un à un, au bord de l’étang, comme des papillons qui sécheraient leurs ailes froissées “
Et quand l’incendie des couleurs s’éteint, quand l’iris fane, que reste-t-il ?
“un Iris violet dont la corolle n’est plus qu’un chiffon de soie mouillé “
Malgré le tranchant de sa feuille, l’iris, éphémère comme le papillon du matin, voit ses pétales s’affaisser, se recroqueviller, se liquéfier en s’abandonnant.

Mais alors, la barbe ?
Devant l’architecture de ce tissu vivant, notre botaniste de l’instinct a réponse à tout :
“L’iris bleu qui a l’air d’un grand insecte, avec son petit chemin de poils jaunes, sa barbe d’or pour que l’abeille ne s’égare pas…”
Voilà pour nous qui nous demandions pourquoi la barbe de cette fleur à barbe !

C’est un jeu, une piste d’atterrissage pour les abeilles, un petit chemin qui sent le pollen 💚

( ces dernières citations de Colette sont extraites de : Les vrilles de la vigne, la Maison de Claudine, la Naissance du jour, la Retraite sentimentale)

Article composé par Nicole Allegra