La Pivoine

La Pivoine

La Pivoine

Vous, quand vous piquez un fard, quand vous êtes rouge comme une pivoine, est-ce la timidité, l’embarras, l’essoufflement ? C’est parfois l’indignation qui vous, qui nous empourpre…en espérant que ce ne soit pas la honte qui nous donne ce teint incandescent !

 La pivoine et la rose fleurissent sur nos joues, mais différemment. Pivoines et roses s’épanouissent dans les mêmes tons, en blanc, en rose pâle ou vif, en corail, carmin, grenat ou dans toutes les couleurs du soleil couchant, mais si nous évoquons la délicatesse d’un teint de rose, par comparaison la rougeur de la pivoine semble un peu commune… comme dit Colette, “ elle a l’air d’une grosse fermière en fête qui a mis trop de jupons” !!!
 Faut-il donc plaider pour la pivoine et ses fastueuses corolles dont nous raffolons tous ?

 Avant de partir pour un inévitable voyage en Chine où la pivoine est reine, restons en Europe méridionale, c’est là que pousse depuis toujours la pivoine sauvage, la pivoine officinale. Sa racine est un robuste rhizome et ses tiges portent une fleur rose foncé à cinq pétales, aux grandes étamines jaunes, au parfum agréable. C’est une plante herbacée dont la partie aérienne disparaît complètement en hiver, pour renaître au printemps.Elle pousse dans les Appenins et les Alpes, jusqu’en Italie centrale, au soleil des clairières, à mi-ombre dans les bois, sur les sols pierreux et calcaires. Elle résiste très bien au gel et déteste la canicule, raison pour laquelle on la trouve en montagne jusqu’à 1800 mètres d’altitude. C’est une plante dont la présence diminue, classée aujourd’hui “à risque d’extinction”.
  Au Moyen-âge, elle s’épanouit dans les jardins de simples des monastères, qui font office de pharmacies, où elle figure pour ses propriétés médicinales calmantes, antispasmodiques et anti-inflammatoires.
Des vertus que les Romains connaissaient déjà. Pline l’Ancien raconte que la pivoine aurait été découverte par Paeon, le fils d’Esculape, le dieu de la médecine qui soignait les habitants de l’Olympe : c’est en son honneur que la fleur porterait son nom.
La racine de la plante était autrefois utilisée contre les convulsions, et pour faciliter la dentition chez les enfants. En tisane, les pétales combattaient la goutte et l’asthme.
Aujourd’hui, elle est toujours utilisée en dermatologie. Le principe actif est la paeoniflorine.
Le nom de la plante, du latin PAEONIA, évoluera en Péone au XIIème siècle, puis Pyone au XIVème siècle, et enfin Pivoine, qui apparaît au XVIème siècle .

 C’est le moment de partir pour l’Asie, où la pivoine herbacée “Shaoyao” , la PAEONIA LACTIFLORA , est cultivée pour ses propriétés curatives dès les premiers siècles de notre ère. À cet usage, on la trouve dans les jardins des temples, des riches demeures et des palais impériaux. Comme en Europe pour la pivoine officinale, ce sont ses pétales et ses rhizomes qui sont utilisés, avec des indications semblables.
Elle pousse en Sibérie orientale, dans toute la Chine septentrionale et centrale, en Mongolie et en Corée, entre 400 et 2500 mètres. Car la plante a besoin d’hiver rigides et de terrains drainés . Elle résiste à des températures bien inférieures à zéro . C’est une plante rustique qui, dans des conditions favorables, peut refleurir pendant des décennies. Au printemps, ses rhizomes fasciculés émettent des tiges de 50 cm à un mètre de hauteur portant de gros boutons qui s’épanouissent et durent, selon le climat, d’une à deux semaines…Les fleurs comptent de 5 à 13 pétales du blanc au rose foncé au pourpre, avec des étamines dorées très visibles. À l’automne, comme pour la pivoine officinale, toute la partie aérienne de la plante se dessèche et disparaît, avant de repousser au printemps suivant. Ces pivoines se reproduisent par leurs graines, ou par division des racines, en laissant un ou deux bourgeons souterrains sur chaque segment de rhizome.
Les fleurs de la pivoine lactiflora ont un charme unique, nous le savons bien…
il va pourtant falloir attendre le VIème siècle pour que les Chinois s’intéressent enfin à ses évidentes qualités ornementales… mais c’est alors un engouement extraordinaire. Les moines bouddhistes qui parcourent la Chine vont l’introduire au Japon, où les botanistes se passionneront eux aussi pour cette fleur exceptionnelle !
La Paeonia lactiflora est à l’origine de celles qui poussent aujourd’hui dans nos jardins : il en existe des centaines de variétés issues de siècles d’hybridation. Dans nos contrées, elle fleurit entre mai et juin, souvent au moment de l’a Pentecôte , tant et si vrai qu’en Allemagne, la pivoine herbacée, dans sa version cultivée, est appelée  “Pfingstrose”, rose de la Pentecôte.
Les longues tiges des pivoines permettent de les proposer à la vente comme fleurs coupées : ce sont celles qui composent aujourd’hui les irrésistibles bouquets subtilement odorants de nos fleuristes, que je vous conseille d’acheter en boutons pour en profiter le plus longtemps possible…
Aujourd’hui, la pivoine lactiflora herbacée est acclimatée et présente sur tous les continents.

 Mais il en existe une autre encore…beaucoup moins connue que la pivoine herbacée, et beaucoup plus rare !
C’est la pivoine dite arbustive, ou arborescente, PAEONIA SUFFRUTTICOSA, dont il faut dire les noms en procession incantatoire pour entrer pas à pas dans cet univers de fascinante splendeur…
Tressages d’or et de jade… Lune sur le Mont Kun Lun … Pensées bleues… Poudre d’argent et d’or… Fleur de glace… Collier de perles… Châle de pourpre… Fée de la grotte… Trône de Corail… Mandarin rouge… Cadeaux du Dragon noir… Phénix blanc… Lotus devant le Soleil… Neige douce…Papillon rose… Rouge des cinq continents…Beautés jumelles…

Voilà des noms que la pivoine arbustive inspire au peuple chinois, qui la considère comme la reine des fleurs, celle dont l’histoire se perd au fin fond des légendes et des mythes… les Chinois racontent que l’Impératrice Wu-Tutian , despotique au point de prétendre que les plantes lui obéissent, leur ordonna de fleurir toutes au même moment pour lui rendre hommage. Seule la pivoine eut l’audace de refuser. Alors l’impératrice, ivre de colère, ordonna qu’on déracine les orgueilleuses pivoines et qu’on les replante en montagne, sous la neige. Mais la pivoine ainsi châtiée fit éclore, au soleil du printemps suivant, la plus belle des fleurs, et l’impératrice dut se résigner à reconnaître que la rebelle était incomparable de beauté…
Qu’est-ce donc qui la différencie de la pivoine herbacée ?
Essentiellement, le fait qu’elle ne s’efface pas complètement dans le sol à la mauvaise saison, ce qui lui permet d’atteindre une dimension d’un mètre cinquante, jusqu’à deux mètres et demi !
La pivoine arbustive a une structure ligneuse sur laquelle apparaissent les bourgeons. Si elle perd ses feuilles en automne, ses branches restent visibles tout l’hiver, ce qui la rend d’ailleurs un peu moins rustique que la Lactiflora herbacée.
Elle fleurit bien plus tôt, au début d’avril, et ses fleurs sont stupéfiantes, extraordinairement belles et immenses, jusqu’à 30 centimètres de diamètre !
Certaines sont en forme de coupe, grandes comme des assiettes… avec un nombre limité de longs pétales soyeux, elles exhibent en leur cœur d’extravagantes étamines jaune d’or dansant, autour d’un pistil surdimensionné, une ronde serrée et lumineuse. D’autres fleurs, parfois sur la même plante, arborent une tête dense d’une infinité de pétales plus ou moins effrangés, une couronne ébouriffée, voire fastueusement hirsute, piquée d’étamines d’or, qui ploie sous le poids des strates serrées de sa corolle innombrable, et que la pluie parfois abat sans pitié. Cette pivoine-là est la fleur de tous les excès, somptueusement fragile et fastueusement éphémère.
 Même si, au cours de l’histoire, les grands voyages en Orient ont fait circuler quelques informations sur les pivoines arbustives, décrites comme des roses sans épines, il faut attendre 1787 pour que le premier spécimen arrive en Europe, en l’occurrence à Kew, dans un parc près de Londres. La diffusion de la plante se fait très lentement au cours du XIXème siècle, grâce à la patience des botanistes et des pépiniéristes… car il faut bien sept ans de soins avant la première floraison ! On imagine le temps et l’assiduité qu’il a fallu pour que réussissent les premières hybridations !
Si elle a fini par arriver dans les jardins européens, la pivoine arbustive y est encore aujourd’hui beaucoup plus rare que la rose. Sachez néanmoins qu’une fois installée, cette plante de tous les superlatifs bat les records de longévité, puisqu’elle peut vivre deux cents ans et plus…
Vénérées en Chine, protégées par les Empereurs, les pivoines arbustives font aujourd’hui partie du patrimoine national, et ce culte perdure puisqu’elle est toujours la fleur préférée des Chinois.
 Dans son “Dictionnaire amoureux des jardins”, Alain Baraton, le jardinier conservateur du parc de Versailles, raconte qu’en octobre 2003, le vaisseau spatial chinois Shenzhou 3 avait à bord des graines de pivoines : les scientifiques voulaient observer le comportement des semences après un séjour en orbite et en apesanteur … quelles seraient les conséquences sur la germination ?
 Pas d’aventure nationale sans la précieuse fleur !

 Avant de partir à la conquête de l’espace, la pivoine avait déjà conquis le monde, et notamment les peintres, Fantin-Latour surtout qui les adore, mais aussi Manet qui leur consacre presque deux ans de son travail (1864/1865). Renoir, Monet, Van Gogh y vont de leur bouquet, comme les Japonais Hokusai et Hiroshige, et tous les peintres chinois dont nous ignorons les noms, auxquels pense Mallarmé quand il évoque certain Chinois qui peint “une bizarre fleur qui parfume sa vie” ( “Las de l’amer repos”).

Deux vers encore de Francis Jammes
“Et la pivoine rouge est un cœur qui s’éclaire
Dans le jardin qui dort sous la lune de mai”

auxquels fait écho Jean Giono :
“Les pivoines commençaient à se fendre, c’étaient d’énormes boules de soie rouge qui semblaient pleines de sang”
Citons encore le poème d’Apollinaire, “Pétales de pivoines” (Poèmes à Lou).
Et des pivoines, il y en a aussi du côté de chez Swann, quand Proust se promène près de Tansonville où poussent les aubépines, et dans le jardin de Tante Léonie, et d’autres en bouquet, qui ornent l’autel de l’Eglise de Combray.
Quant à Colette l’inévitable, ses pivoines n’ont rien d’aristocratique, nous l’avons vu. Certes “elles ont les couleurs de la belle santé et me réjouiront pendant une semaine “. Mais "la pivoine ne sent pas la rose, la pivoine sent la pivoine, c’est-à-dire le hanneton, et ce n’est pas moi qui m’en plaindrai !” Déconcertante Colette…et toujours aussi juste : “par le truchement d’une fétidité délicate, elle a le privilège de nous mettre en rapport avec le véritable printemps, porteur d’odeurs suspectes dont la somme est propre à nous enchanter.”
Voilà la question du parfum de la pivoine définitivement réglée… et soyons sans illusion aucune sur la durée de sa floraison qui chaque année nous illumine et nous frustre et nous illumine encore…
Vous voulez des pivoines qui ne fanent pas ? Voici celles de la porcelaine, chinoise ou non, qui nous offre peut-être le plus grand jardin de pivoines en absolu, celles des vases de Canton, de Limoges ou de Sèvres, car en Occident, nous ne sommes pas les derniers à semer notre vaisselle de ces fleurs spectaculaires enfin inaltérables … sans parler de tous les textiles, cretonnes, chintz, toiles damassées ou cotonnades, linge de table ou de maison où triomphent les pivoines dans toutes leurs immuables nuances.
Pour finir en musique, deux opéras :
Le premier est chinois bien sûr, composé en 1598 par Tang Xianzu, un des plus grands dramaturges de l’époque Ming, “Le Pavillon des Pivoines”, une œuvre classique toujours représentée, d’un grand raffinement musical, littéraire et gestuel.
Nettement plus près de nous, Puccini nous plonge dans un Extrême-Orient imaginaire avec deux opéras, dont le premier, japonisant, Madame Butterfly, (1904) est plutôt placé sous le signe de la fleur de cerisier.
Avec Turandot (1926), nous sommes en Chine, et l’histoire de la princesse cruelle qui faisait décapiter ses prétendants n’est pas sans affinités avec notre fleur symbole de richesse, de noblesse, et tellement excessive, foisonnante, rouge comme le sang et le désir inassouvi.
La pivoine est un motif souvent utilisé dans la scénographie de l’opéra de Puccini, par exemple à Genève ( Turandot, 2022, Grand Théâtre) où une inoubliable éclosion de pivoines numériques géantes accompagnait la montée de l’amour du Prince Calaf pour la froide princesse à la fin du premier acte.
La Pivoine et ses sortilèges…

 Pour toutes nos envies de pivoines, qu’il s’agisse d’arbustives début avril ou d’herbacées en mai, nous avons tout près de Rome une des plus grandes pépinières d’Europe. entièrement dédiée à la pivoine :
Le Centre botanique Moutan, qui se trouve à Vitorchiano : www.centrobotanicomoutan.it

Un jardin de pivoines immense et enchanteur où je n’ai pas pu vous emmener cette année parce que la pleine floraison des arbustives a coïncidé avec les fêtes de Pâques. L’an prochain, Pâques arrive le 28 mars, nous pourrons donc organiser une visite Rome Accueil à la fin de la semaine suivante.
Mais si vous brûlez de voir cette année un champ de 10 000 pivoines en fleurs, vous avez encore le temps de vous précipiter fin mai à Vitorchiano pour admirer la floraison époustouflante des herbacées Lactiflora !

Texte de Nicole Allegra