La Violette
À propos de la violette, j’imagine que vous pourriez être turlupinés, mais je me trompe peut-être, par une question fondamentale qui n’est autre que la version botanique de l’œuf et la poule…
Est-ce que c’est la couleur qui a donné son nom à la violette ou c’est le contraire ?
À cette angoissante question, j’ai la réponse et je vous la livre !
Le mot “violet”, la couleur donc, vient de violette, et non l’inverse, comme on pourrait le croire. C’est attesté dans les sources lexicographiques et dans le dictionnaire de l’Académie française.
Autrement dit, historiquement, on a d’abord nommé la fleur ( du latin “viola” qui vaut pour violettes et giroflées), puis on a utilisé ce nom pour en désigner la teinte caractéristique. Étant bien entendu cependant qu’il existe aussi, comme nous allons le voir, des violettes blanches ou roses, plus rares.
L’humble violette, la modeste violette, la timide violette, ce sont les qualificatifs que l’on associe le plus souvent à cette petite plante qui fleurit dans les fossés, les vieux jardins, au bord des chemins de nos souvenirs d’enfance… et dont le parfum unique évoque peut-être aussi nos grands-mères ou nos aïeules.
Car cette fleur un peu oubliée était très à la mode au XIX ème siècle ! Les marchandes de violettes - rappelez-vous Audrey Hepburn dans “My fair Lady” , le film de 1964-, les livraient par paniers, voire par charrettes entières, pour que les élégantes puissent en orner leurs décolletés. Joséphine de Beauharnais en portait un bouquet lors de sa première rencontre avec Napoléon Bonaparte. Elle fit même broder sur sa robe de mariée ces fleurettes qu’elle adorait…
La mode était lancée !
Napoléon, partant en exil pour l’île d’Elbe, promit de revenir à Paris “à la saison des violettes” et les Bonapartistes en firent leur signe de ralliement, par opposition à la fleur de lys des Bourbons.
En Italie, on la cultivait à Udine, et surtout à Parme où Marie-Louise, Duchesse de Parme, ne pouvait s’en passer.
Les violettes étaient expédiées en caissettes de bois tapissées de mousse à Rome, à Paris, à Vienne, et jusqu’à Saint-Petersbourg.
Mais au XXème siècle, avec la première guerre, la crise économique dans les années vingt et l’évolution de la parfumerie, les goûts ont changé et peu à peu on a délaissé la violette.
J’en ai encore plein mon jardin d’Ombrie.
Les violettes vont se nicher exactement où elles veulent, sans que j’intervienne ! Elles se propagent très facilement et sont même plutôt difficiles à éradiquer une fois installées. Mais je les laisse faire, et ce sont les toutes premières à fleurir, en janvier pour les plus précoces, et en février… elles s’épanouissent en larges tapis et tout le jardin embaume !
C’est une petite plante pas plus haute que la main, une dizaine de centimètres, aux feuilles vert sombre en forme de cœur rassemblées en rosette, au port étalé et touffu, une plante robuste, mais attention aux limaces et aux chenilles qui raffolent de ses jeunes pousses ! La tige est mince et porte une seule fleur délicate à cinq pétales, deux pétales supérieurs et trois inférieurs.
La famille des Violacées compte près de vingt genres différents, et d’innombrables espèces dont plusieurs figurent dans l’herbier d’Emily Dickinson, la poétesse anglaise.
Nous nous intéresserons surtout à la “Viola odorata” au délicieux parfum, et à la “Viola tricolor”, pour sa corolle aux trois couleurs, violet/pourpre, jaune et blanche, qui est l’ancêtre de nos pensées, fait la joie des papillons et des abeilles, et est au cœur du “Songe d’une nuit d’été“ de Shakespeare. La “Viola tricolor” ou “Viola cornuta” à cause de l’éperon bien visible à l’arrière des fleurs, est un peu plus haute que la violette, et ses feuilles sont alternes.
Elle n’est pas parfumée et pousse un peu partout jusqu’à 2000 mètres.
La “Viola tricolor” et la “Viola odorata” sont des plantes comestibles, feuilles et fleurs, crues ou cuites, en salade, en soupe, en sirop ou confiture pour la “Viola odorata”.
À Toulouse, les violettes deviennent même des bonbons : on les plonge dans un sirop de sucre et on les fait cristalliser.
La violette se propage par stolons radicants, avec une grande facilité, ou par division des touffes à remettre immédiatement en terre. Le fruit de la violette est une capsule qui s’ouvre par trois fentes. La plante se ressème spontanément grâce aux fourmis qui disséminent ses graines, mais on peut aussi, de juin à septembre, faire en pépinière des semis à repiquer en automne ou au printemps.
Il existe des variétés blanches, comme “Conte di Brazzà”, d’autres roses ou même rouges comme “Cœur d’Alsace”.
Bien sûr, la violette est présente dans la mythologie. Aphrodite et les Muses s’en font des couronnes. Quant à Zeus, il ne résiste jamais, au grand dam de son épouse Héra, à une aventure extra-conjugale, et c’est ainsi qu’il séduit Io, une nymphe des eaux. Lorsque Héra arrive pour surprendre les amants, Zeus transforme Io en une blanche génisse qu’Héra lui demande en cadeau, et Zeus est bien obligé d’obtempérer… mais Io devenue génisse ne sait pas comment se nourrir … alors Zeus fait pousser des violettes pour qu’elle ne meure pas de faim.
Au Moyen-Åge, la violette est considérée comme une plante magique aphrodisiaque : mélangée à la lavande, on la coud dans les oreillers pour que ses effluves sensuels prédisposent à l’amour…
Par ailleurs, ce parfum envoûtant constituerait pour les récepteurs olfactifs une anesthésie légère, éphémère : quand on respire un bouquet de violettes, on finit par ne plus en sentir la fragrance . Il faut, paraît-il, attendre quelques minutes pour pouvoir la percevoir à nouveau.
En parfumerie, c’est étonnant, mais aujourd’hui on n’utilise plus que les feuilles pour une note verte et poudrée. Quant au parfum “de violette”, il vient de molécules de synthèse !
La fleur a des propriétés médicinales. Elle contient de l’acide salicylique ( de l’aspirine), et par conséquent, en tisane, elle fait baisser la fièvre et réduit l’inflammation. Utilisée en pommade, elle soigne diverses maladies de la peau, comme l’acné ou l’eczéma.
Nous avons vu que la violette a donné son nom, et ce n’est pas rien, à la première des sept couleurs de l’arc-en-ciel, une couleur associée à la spiritualité. Au luxe aussi.
Violette, c’est aussi un prénom féminin, dès le XIII ème siècle en Provence, et en Angleterre au XIX ème siècle, à l’époque victorienne, qui verra la grande mode des prénoms de fleurs pour les jeunes filles, Rose, Hortense, Marguerite et en anglais Violet/Violett pour celle qui nous intéresse.
Restons donc au XIX ème siècle.
En 1848, Alexandre Dumas fils adapte pour le théâtre son roman “La Dame aux camélias” dont l’héroïne s’appelle Marguerite Gautier. Le succès est tel que, presque aussitôt, Giuseppe Verdi fait écrire, d’après la pièce de Dumas un livret qui servira de trame à son Opéra La Traviata (1853/1855) où Marguerite Gautier prendra le nom de… Violetta Valéry. En 1855, l’opéra de Verdi sera donné au Teatro Regio de Parme sous le nom de “Violetta” !
Dans le domaine musical, il faut aussi mentionner “Das Veilchen” ( “La Violette”), poème de Goethe mis en musique par Mozart.
Au XX ème siècle, le cinéma propose un scénario moins tragique où la marchande de violettes finira par épouser un prince : c’est en 1924, dans le film muet d’Henri Roussel, “Violettes impériales“, qui plaira tant qu’on demandera au compositeur en vogue Vincent Scotto d’en faire la trame d’une opérette homonyme jouée au théâtre Mogador à partir de 1948 et jusque dans les années soixante, avec un tel succès populaire que l’opérette deviendra , en 1952, un film avec Luis Mariano dans le rôle principal !
Des “Violettes impériales“ qui n’en finissent pas de fleurir !
Les violettes qui ne faneront jamais, ce sont celles du portrait de Berthe Morisot peint par Manet en 1872, les mêmes sans doute que celles du “Bouquet de violettes” de la même année.
Mais les plus belles de toutes, ce sont celles de Colette dans “Les vrilles de la vigne”, fleurs cachées dans les pages d’un livres où elles vibrent, frémissantes de vie, de toutes leurs nuances :
“Et les violettes écloses par magie dans l’herbe, les reconnais-tu ?…
Plus mauves… non, plus bleues…
Je revois une enfant silencieuse que le printemps enchantait déjà d’un bonheur sauvage… et qui échangeait des jouets, des images, contre les premiers bouquets de violettes des bois, noués d’un fil de coton rouge, rapportés par les petites bergères des fermes environnantes… violettes à courte tige, violettes blanches et violettes bleues, violettes d’un blanc-bleu veiné de nacre mauve… violettes de février, fleuries sous la neige, déchiquetées, roussies de gel, laideronnes, pauvresses parfumées… Ô violettes de mon enfance ! Vous montez devant moi, toutes, et la palpitation de vos petits visages innombrables m’enivre…”
Colette
Article de Nicole Allegra
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