La Tulipe
J’aime infiniment la tulipe parce que c’est une fleur qui danse, et je ne parle pas de la brise qui la berce au jardin. La tulipe au jardin garde son port de reine, elle se tient droite. Mais en bouquet dans un vase… c’est un corps de ballet !
D’abord, toutes les tiges se redressent en couronne et tiennent l’attitude tout le temps qu’il faudra pour que les fleurs closes ouvrent doucement leurs corolles, déplient leurs pétales et révèlent leurs couleurs. Les jours suivants, chaque fleur en étoile va ployer en souplesse, choisissant son port de bras, inventant sa chorégraphie, chaque tige devient alors col de cygne à force d’arabesques… et votre bouquet danse un somptueux ballet…
Mais la tulipe est aussi une invraisemblable faiseuse d’histoire, celle que je vais vous raconter. Vous n’en croirez pas vos oreilles !
“Moi, je suis la tulipe, une fleur de Hollande,
Et telle est ma beauté que l’avare Flamand
paye un de mes oignons plus cher qu’un diamant”
Voilà les premiers vers d’un sonnet que Théophile Gautier dédie en 1839 à la tulipe.
Dans le premier vers, il se trompe, mais dans les deux suivants, et c’est stupéfiant, il dit vrai, comme nous allons le voir en nous intéressant à cette fleur au destin extraordinaire .
Comme le poète, nous associons tous la tulipe à la Hollande, à ces champs infinis de milliers de tulipes fleuries au pied d’un moulin à vent, comme en ont peint Monet ou Van Gogh. Mais la tulipe vient de bien plus loin !
À l’origine, on la trouve en Asie centrale, sur les contreforts de l’Himalaya, où poussent une centaine d’espèces de tulipes dites “ botaniques” (non cultivées, sauvages). Il y a plus de mille ans, la tulipe est présente en Perse, dans la flore comme dans les légendes locales. Puis le bulbe voyageur arrive en Turquie à l’époque de l’Empire ottoman, au XVeme et XVIeme siècle, où sur les rives du Bosphore elle égaie les fêtes champêtres et les jardins des harems. Le sultan Soliman le Magnifique (1485-1566) la cultive avec passion, il en fait sa fleur-symbole, celle qu’il offre à ses favorites.
La tulipe devient un motif ornemental incontournable, sur les objets de céramique et même sur les turbans des dignitaires, qui du reste donnent son nom à la fleur : “dulband” devient “tulipe”.
En 1554, impressionné par la beauté de la fleur, l’Ambassadeur d’Autriche à Istanbul, Anger Busbeck, envoie à Vienne quelques bulbes de tulipes. À l’époque, le surintendant des jardins de l’Empereur d’Autriche, Maximilien II, est un botaniste français, Charles de l’Ecluse, dit Clusius, qui va s’intéresser à cette nouvelle plante, en étudier la reproduction et même réussir à produire de nouvelles variétés.
Clusius, invité en Hollande en 1578, apporte quelques bulbes à l’Université de Leyde, la plus ancienne du pays, dont il deviendra en 1593 le directeur des jardins. Les bulbes voyagent facilement et la tulipe va conquérir en Europe les jardins les plus exclusifs, ceux des princes et des aristocrates, les Barberini à Rome, les Lords à Londres et la cour de Louis XIV. D’abord confidentielles, les collections s’agrandissent. On recherche les formes bizarres, les couleurs très foncées. Les riches marchands et les bourgeois veulent s’en procurer. Les prix montent… Au début du XVIIeme siècle, la mode est lancée et le succès fulgurant a atteint les Flandres et la Belgique !
Les bulbes, encore rares, ne peuvent satisfaire à l’énorme demande. La tulipe devient l’objet de tous les désirs, le luxe suprême, le status symbol avant la lettre. C’est la Tulipomania qui se développe à un rythme effréné . Le bulbe de la tulipe “Semper Augustus”, une tulipe blanche aux pétales striés de pourpre, se négocie à 10 000 florins, bien plus cher qu’un tableau de Rembrandt (1606-1669) ; un seul de ces bulbes représente une énorme fortune et peut servir de dot à une riche mariée. Alors on cultive, on sélectionne de nouvelles variétés toujours plus rares et chères, on fait commerce de tulipes, à gros contrats, à grande échelle, comme à Bruges dans le palais du marchand Van der Burse, qui va donner son nom à toutes les Bourses du monde.. Amsterdam devient le plus important centre commercial où se font et se défont les fortunes de ceux qui spéculent sur les bulbes et font flamber les prix. À cette époque, la peinture flamande est un florilège de bouquets colorés où triomphe la tulipe dans toute sa splendeur, comme sur les catalogues de vente qui sont des œuvres d’art. On s’endette pour acheter à crédit des bulbes de plus en plus chers, les sommes engagées sont énormes, comme nous le disait Théophile Gautier : les bulbes sont devenus plus chers que les diamants. En 1634, la frénésie est à son comble, et la fièvre spéculatrice va durer jusqu’en février 1637
Mais… la catastrophe arrive… les prix s’écroulent brusquement, provoquant la ruine de maint spéculateur.
Aujourd’hui, dans les cours d’économie, on étudie ce premier krach boursier de l’histoire sous le nom de “crise de la tulipe”…
Voilà comment la tulipe a ruiné des centaines de fanatiques, sans doute plus avides que passionnés !
Après l’explosion de la bulle en 1637, les prix des tulipes deviennent plus raisonnables. Une campagne moralisatrice de pamphlets et gravures satiriques tourne les spéculateurs en ridicule et invite à la modération. Jan Brueghel le jeune (1564-1638) a peint une série de tableaux, les “singeries” , qui représentent les adeptes de la tulipomania sous les traits de singes ayant perdu le sens commun .
La Bruyère (1645-1696) dans ses Caractères tourne lui aussi en dérision “L’Amateur de tulipes” : “il ne voit pas plus loin que l’oignon de sa tulipe qu’il ne livrerait pas pour mille écus”
C’est cet engouement sans précédent qui a inspiré à Alexandre Dumas fils son court roman La Tulipe noire (1850) où l’histoire et la fiction se mêlent dans le contexte politique troublé de la Hollande du XVIIeme siècle.
Cornelius De Witt est accusé de trahison et, comme son frère Johan, brutalement assassiné. Son filleul, Cornelius Van Baerle, un jardinier passionné, cultive une tulipe noire qui suscite toutes les convoitises. Cornelius, emprisonné sur la dénonciation mensongère d’un rival, a réussi à sauver trois bulbes qu’il confie à Rose, la blonde fille de son geôlier, dont il est éperdument amoureux… Injustice, trahison, jalousie, héroïsme, suspense, amour….rien ne manque à cette intrigue dont Alexandre Dumas se délecte et nous avec lui !
Devenue abordable, la tulipe reste une plante ornementale majeure. C’est une fleur sans parfum, une bulbeuse vivace de la famille des Liliacées dont la taille varie de 10 à 50 cm, qui préfère les sols bien drainés et le plein soleil. On la trouve aujourd’hui sur tous les continents.
La fleur se compose de 3 pétales et 3 sépales,souvent de la même couleur, constituant le périanthe, et de 6 étamines ; les feuilles sont charnues et alternes.
Il existe des milliers de variétés de tulipes classées par forme (tulipes simples, doubles, frangées, striées, tulipes perroquet…) et par période de floraison ( précoce, mi-saison, tardive).
Les tulipes sont des fleurs hermaphrodites, mais la reproduction se fait par croisement, ce qui permet, par semis, une grande variété de formes et de couleurs, du blanc au jaune, rose, orangé, rouge, violet , presque noir…, Colette, elle, voit la tulipe”comme un œuf de Pâques, rouge léchée de jaune et d’orange “
Pour croiser les tulipes, passion et patience, car, pour qu’une graine devienne un bulbe susceptible de fleurir, IL FAUT 7 ANS ! Oui, sept ans !
Le bulbe principal de la tulipe produit des bulbilles, les caïeux, qui fleurissent, eux, après deux ou trois ans, mais ce mode de reproduction végétative ne donne que des fleurs rigoureusement identiques à la plante- mère.
Le bulbe de la tulipe, facile à cultiver, craint néanmoins l’humidité stagnante qui risque de le faire moisir ou pourrir. C’est pourquoi, selon le climat, il peut être opportun de déterrer les bulbes en automne pour qu’ils puissent passer l’hiver au sec.
Certains virus ont un effet intéressant sur le bulbe qui donne alors des fleurs striées du plus bel effet, comme la variété historique Semper Augustus déjà citée.
Les jardins botaniques ont un rôle essentiel pour la conservation de la diversité génétique .
Les Pays-Bas sont aujourd’hui le plus grand producteur mondial de tulipes, dont la culture est une de ses activités les plus rentables : la floraison des tulipes attire chaque année de nombreux touristes.
Cependant, la tulipe est aussi restée le symbole de la Turquie. Les Ottomans ont rédigé de nombreux traités sur la tulipe, notamment des registres répertoriant les variétés cultivées, 1108 variétés en 1726, 1546 variétés en 1764…
Aujourd’hui se tient chaque année à Istanbul le Festival de la Tulipe.
La tulipe est une source d’inspiration inépuisable pour les artistes. À l’époque de Soliman, on la trouve sur les tapis, brodée sur les tissus, peinte sur les céramiques et les manuscrits.
Quant au baroque flamand, il n’en finit pas de célébrer sa beauté et de la mettre en bouquets à l’époque de la tulipomania. Après 1637, elle va apparaître aussi sur les Vanitas, où, périssable comme toute chose, elle exprime la fugacité de l’existence.
À la fin du XIXeme siècle, la peinture, qui s’est tournée vers la rose au siècle précédent, nous offrira pourtant d’autres bouquets de tulipes, ceux de Van Gogh 1883), Monet (1885), Cézanne (1892), et au XXeme siècle Matisse (1905), Suzanne Valadon (1927), Tamara de Lempicka (1945), pour ne citer qu’eux.
La plasticité de la tulipe inspire par ses courbes les artistes de l’Art Nouveau (Liberty), mais aussi ceux de l’Art Déco car la simplicité de sa forme se prête idéalement à la stylisation, ce qui fait qu’au vingtième siècle, on retrouve la tulipe sur la verrerie, les vitraux, les textiles, les meubles…elle devient lampe ou fauteuil, ou même vêtement quand Christian Dior propose, dans les années 50, une jupe-tulipe, toujours actuelle !
Bref, c’est un foisonnement !
Le design s’en empare dans les années 60 où l’architecte finlandais Saarinen dessine une très élégante table-tulipe avec ses chaises intemporelles, toujours éditées aujourd’hui par Knoll. Et même Jeff Koons, dont on n’apprécie pas nécessairement les œuvres, a offert à la France en 2019 un “bouquet de tulipes” géant en bronze polychrome, actuellement exposé à Paris entre le Petit Palais et la Place de la Concorde.
Évoquons encore brièvement les films que nous avons tous vus, Fanfan-la-Tulipe de Christian-Jacque, 1952, un film de cape et d’épée avec Gérard Philipe dont Gérard Krawczyk proposera en 2003 une autre version avec Vincent Perez et Penelope Cruz.
De quoi la Tulipe est-elle ici le nom ?
On se le demande !
En 1964, Christian-Jacque récidive et tourne La Tulipe noire, avec Alain Delon et Virna Lisi, un autre film de cape et d’épée dont le seul rapport avec le roman d’Alexandre Dumas est… le titre !
En 2015-2016, sort une série néerlandaise , Black Tulip.
C’est évidemment le nom de la fleur qui fait recette !
Tout comme dans la célèbre chanson italienne lancée avec succès en 1940 par les trois sœurs du Trio Lescano :
“Parlano d’amore i tuli tuli tulipani…”
Les chanteuses seront pourtant suspectées de vouloir faire passer dans leur texte des messages secrets à destination des Alliés !
Citons encore un beau poème de Sylvia Plath au triste destin, “Tulips”, si vous aimez cette poétesse américaine.
Et laissons Colette nous raconter une dernière histoire de tulipes :
“Un temps, la mode et la spéculation vous voulurent noires, et vous payèrent d’un haut prix. Plus votre deuil violacé était opaque, plus vos amants se ruinaient pour vous. Mais vint une époque de famine, et l’on fit cuire vos précieux bulbes pour les manger. Récemment, vous servîtes des desseins nobles : pendant les mauvais printemps de l’occupation, Paris, gonflé d’espoir, aigri de rancune profonde, vendait chez ses fleuristes des bulbes, -trois par pot-, qui trouvaient le moyen d’être séditieux : “ un joli pot de tulipes, Madame, pour la culture en appartement ?”…
Mars venait, la nacre de l’oignon éveillé fendait sa sèche enveloppe, qui en place de tulipes donnait issue à trois jacinthes gaillardement chauvines, une bleue, une blanche, une rouge.”
Colette, pour un herbier
Le reste est de Nicole Allegra
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