Rome sous 40°C et plus : Guide de Survie des Nasoni

Rome sous 40°C et plus : Guide de Survie des Nasoni

Rome sous 40°C et plus : Guide de Survie des Nasoni

Quand le thermomètre s’affole entre juin et septembre, tous les Romains le savent : le marbre impérial est magnifique, mais il garde la chaleur comme… un four à pizza. Que vous viviez ici depuis toujours ou que vous découvriez la ville, il n’y a qu’une solution : maîtriser l’art du Nasone. Car oui vous le verrez, c’est tout un art !

Qu’est-ce qu’un « Nasone » ?

À 40°C à l’ombre, le Nasone (littéralement « gros nez ») est le meilleur ami du Romain et, rapidement, celui de tout visiteur. On en compte plus de 2 500 disséminés dans toute la ville, si présents dans le paysage urbain qu’on finit par ne plus les voir... jusqu’au jour de canicule où on va le chercher activement.
Un Nasone, c’est une fontaine publique romaine à eau potable gratuite et continue !
Petite précision : fontanella (pluriel fontanelle) est le terme générique italien pour désigner une petite fontaine publique de rue, n’importe laquelle, dans n’importe quelle ville. Le nasone est la version romaine, reconnaissable entre toutes à son cylindre de fonte et son bec courbé. Les deux mots sont utilisés presque comme synonymes. À Rome faites comme les romains, fontanella désigne quasi toujours un nasone.

Un peu d’histoire : le cadeau de l’Italie unifiée

Nous sommes en 1874. Rome est devenue depuis peu la capitale de l’Italie unifiée, et le maire, Luigi Pianciani et son adjoint Rinazzi veulent moderniser la ville. L’idée est simple : offrir de l’eau potable gratuite et continue à tous les citoyens pour améliorer l’hygiène publique mais aussi soulager la pression du réseau hydraulique tout juste naissant.

Idée originale ? En fait pas vraiment ! Elle s’inscrit dans une histoire bien plus longue, l’histoire de la Città Eterna. Dans l’Antiquité, Rome se surnommait elle-même Regina Aquarum, la Reine des Eaux : onze aqueducs alimentaient la ville, acheminant l’eau depuis des sources parfois situées à des dizaines de kilomètres pour remplir thermes, fontaines et habitations privées. L’eau faisait partie de l’identité de la cité bien avant l’unification italienne. En installant des nasoni, Pianciani ne se limite pas à une simple réforme : il s’inscrit dans l’histoire de Rome, il renoue avec une tradition urbaine vieille de deux mille ans : celle d’une eau publique, gratuite et accessible aux Romains, comme au temps des aqueducs impériaux.

Les premières fontanelles, une vingtaine installée dans le centre et à Trastevere, sont des cylindres en fonte d’environ 120 cm de haut, pesant près de 100 kg chacun. L’eau qui s’en écoulait a longtemps été surnommée par les Romains « l’acqua der sindaco » (l’eau du maire), en hommage ou pour se moquer de Pianciani ? C’est un peu un patrimoine populaire.

  • Le design caractéristique : au début, les fontanelles possédaient trois becs en forme de tête de dragon. On peut encore voir des nasoni à triple bec à trois endroits de la ville : Via della Cordonata (près du Quirinal), Piazza della Rotonda (à côté du Panthéon) et Via di San Teodoro. Précision : celui de Via della Cordonata est une reconstruction, ce n’est pas à proprement parler une pièce d’origine de 1874.
  • La simplification : pour réduire les coûts, le design est devenu ce cylindre en fonte avec un tuyau unique et courbé. Les romains l’ont immédiatement baptisé Nasone.
  • Un débit continu ? Oui ! Ce flux constant empêche la prolifération des bactéries et permet de purger le réseau d’égouts. L’eau des Nasoni est d’ailleurs la même que celle des robinets romains.

Une modernisation sous tension politique

Rome ne devient capitale qu’en 1870, après l’entrée des troupes italiennes par la brèche de Porta Pia (20 septembre) et un plébiscite local, le 2 octobre. Ce vote ne concernait que Rome et le Latium, pas l’ensemble du pays, comme pour chaque territoire annexé lors de l’unification italienne (la Toscane et l’Émilie en 1860, la Vénétie en 1866, etc…).

Le résultat est écrasant en faveur du rattachement, mais il faut le lire avec prudence : l’Église catholique refuse de reconnaître l’annexion et organise une opposition. Ce sont des pétitions puis un boycott du vote, e qui gonfle mécaniquement le score du oui. Le pape Pie IX se retire au Vatican et se proclame "prisonnier", ouvrant la "question romaine" qui empoisonnera les relations entre l’Église et l’État italien jusqu’en 1929.

Rome hérite donc, en 1870, du statut de capitale d’un royaume qu’une partie de sa population et de son clergé ne reconnaît pas, d’une ville administrée pendant des siècles par la papauté, sans réseau moderne d’eau ni d’hygiène publique à la hauteur d’une capitale. Le projet de fontanelles gratuites de Pianciani, quatre ans plus tard, s’inscrit dans cette optique de prouver que le nouveau régime savait moderniser la ville mieux que les papes ne l’avaient fait.

Mode d’emploi : comment boire comme un vrai Romain ?

Utiliser un Nasone demande un petit coup de main technique. Pour les Romains l’apprentissage se fait enfants, sans même s’en rendre compte. Si vous mettez simplement votre tête sous le jet principal, vous finirez tremper.

Voici la méthode traditionnelle :
1. La technique du « petit jet » (la plus élégante)
C’est le secret pour boire sans gobelet et sans se mouiller le visage :

  • Repérez le petit trou situé sur le dessus du bec courbé
  • Placez votre index pour boucher complètement la sortie principale (le bas du tuyau)
  • Grâce à la pression, l’eau jaillit par le petit trou du dessus en formant une petite arche verticale
  • Buvez directement au jet
    2. Le remplissage et le rafraîchissement
  • La gourde : placez-la sous le jet principal. Si l’eau paraît tiède au début, attendez 2 secondes, elle redevient vite glacée
  • Se rafraichir : passez vos poignets sous l’eau pendant 30 secondes. C’est le moyen le plus rapide pour faire baisser votre température corporelle
    Deux règles d’or : ne touchez jamais le bec avec vos lèvres (hygiène oblige), ne lavez pas vos pieds (c’est une insulte au patrimoine pour les Romains).

Alors pour survivre à la chaleur :
Téléchargez une (ou deux) des 2 apps pour trouver les fontaines :

  • Acquea (éditée par Acea, ex-« Waidy Wow ») : l’app officielle du gestionnaire de l’eau romaine. Elle cartographie non seulement les nasoni mais aussi les « case dell’acqua ». Ce sont des bornes à eau plate et gazeuse, avec parfois une prise USB pour recharger le téléphone. Une quinzaine ont été ajoutées pour le Jubilé 2025, notamment près du Vatican. Gratuite, iOS et Android.
  • I Nasoni di Roma (c’est celle que j’utilise personnellement) : une app indépendante plus ancienne, créée par un développeur romain, Fabrizio Di Mauro, à partir de son propre inventaire des fontanelles. Elle permet aussi de signaler ou d’ajouter des points d’eau manquants. Gratuite, iOS et Android.
    La Grattachecca, à chercher de toute urgence en cas de grosse chaleur ! Ce sont des kiosques de glace pilée à la main avec sirop et fruits frais. C’est l’anti-canicule ancestral des Romains.
    Et n’oubliez pas le pouvoir de la sieste ! Entre 13h et 16h, on s’abrite dans les églises, au musée ou on se repose chez soi !

Bel été !

Texte de Marianne Munoz

Dernière mise à jour le 1er août 2026 avec les informations disponibles à cette date. Ne pas hésiter à vérifier et à nous signaler d’éventuelles mises à jour sur les sites officiels.