Histoire d’une agave : un feuilleton

Il était une fois au soleil de mon jardin d’Ombrie une grande, très grande agave gris-vert-bleue, couleur de jade un peu, reflet de mer baltique ou de lac d’altitude où s’épanche un glacier. Une vieille, très vieille agave aux tentacules déformés, enroulés en désordre et plutôt menaçants avec leurs énormes épines.

Histoire d'une agave : un feuilleton

Vous en aurez sûrement vu, de ces agaves monstrueuses arrimées à d’inaccessibles rochers sur les pentes abruptes et arides des côtes de la Sicile et de toute l’Italie baignée par la mer.
Mais cette vieille agave, c’était la mienne depuis trente ans.
Et le 12 mai dernier, voici ce que j’ai vu :
l’agave avait poussé vers le ciel une pointe d’asperge géante d’une douzaine de centimètres de diamètre (photo en haut à gauche) ! D’abord stupéfaite, j’ai vite compris… l’agave était en train de mettre les énergies de toute une existence pour offrir sa fleur à la vie… au risque d’en mourir.
Voyez où nous en étions le 18 mai : en moins d’une semaine, la tige avait grandi d’un mètre. Un tour de force ! Elle a continué à ce rythme comme en témoignent d’autres photos.
Juste un mois après son apparition, voilà que la tige immense se ramifie et bourgeonne (photo en haut à droite) … au soleil couchant, elle a vraiment fière allure

Début juillet, les bourgeons deviennent boutons, d’un vert acide qui vire rapidement au jaune (photo en bas à gauche). Deux mois ont passé : le 12 juillet, la fleur de l’agave regarde les oliviers de très haut, comme le cyprès son voisin ! Les multiples fleurs s’ouvrent, d’un jaune presque phosphorescent. Alors qu’à la base du tronc, l’agave est en train de se rabougrir, de se recroqueviller, chaque jour un peu plus dévitalisée : de ses feuilles hier encore si robustes et redoutables, la lymphe se retire pour mieux se propulser vers le haut et nourrir les futures graines en gestation dans les centaines de fleurs que porte la tige, comme un candélabre géant !

Fin juillet, entraînée vers le sol par le poids de ses inflorescences, la plante commence à pencher (photo en bas à droite)… les racines épuisées n’assurent plus l’ancrage de la fusée végétale qu’elles ont engendrée et lancée. La base de la plante pivote, s’extrait de la terre, se racornit, et si la tige est encore droite, c’est que s’y concentrent toutes les énergies de l’agave. À Ferragosto, les fleurs fanent, les graines mûrissent… tout est consommé… et le 21 août, après avoir, telle la chèvre de Monsieur Seguin, résisté toute la nuit à un énorme orage, dans la matinée la grande agave s’abat lourdement en travers du chemin. C’est la fin de son agonie.

Il faut prendre le tracteur pour l’évacuer… mais tout autour du cratère de terre éventrée où elle n’est plus, une ronde de pollons danse la renaissance du monde, près d’un tapis d’énormes graines prêtes à faire éclore une nouvelle histoire !
Celle que je vous raconte ici a accompagné mon été, de surprise en émerveillement : la leçon de vie de l’agave.

Je suis allée, pour lui rendre hommage, m’intéresser d’un peu plus près à cette plante étonnante qui accumule l’énergie d’une vie pour accomplir son destin botanique de plante monocarpique : une floraison unique, spectaculaire et létale.

L’agave est arrivée en Europe au XVIème siecle, apportée par les conquistadores qui l’appelaient “el arbol de las maravillas “. Au XVII ème siècle, elle se dissémine spontanémement le long des côtes, et impose sa spectaculaire présence dans les parcs et les jardins. Il en existe environ 250 espèces, toutes originaires des régions désertiques du Mexique, du Venezuela, de la Colombie et du Sud des États-Unis. Elles appartiennent, dans la famille des Asparagacées, au groupe des Agavacées.
De la plus petite, -Agava sticta, 10 cm- à la plus immense, 2,5 mètres, ce sont des herbacées à croissance très lente, dont la floraison, évènement rare et extraordinaire, fait dépérir et mourir la plante.

L’agave s’adapte parfaitement aux exigences du jardin méditerranéen, à la canicule, à la sécheresse, à la salinité des terrains côtiers.
C’est une plante succulente, une plante grasse donc. Recouvertes d’une cire qui limite l’évaporation, ses feuilles lancéolées sont charnues, épaisses, fortes et rigides, parfois striées de blanc ou de jaune dans toutes les tonalités du vert, acérées comme des épées, incurvées comme des tentacules, ce qui explique que Garcia Lorca, le poète espagnol, en parle comme d’une “pieuvre pétrifiée”.

Ce qui ne l’empêche pas d’être belle et sculpturale et de faire triompher la géométrie dans l’espace. Qu’elle forme avec ses feuilles une demi-sphère parfaite, une rosette en spirale ou encore une fontaine jaillissante, on aime rencontrer sa silhouette d’une grande élégance graphique dans les parcs ou les jardins botaniques. Quand le climat chaud et le sol bien drainé s’y prêtent, elle s’épanouit en plein soleil. Son appareil radical fortement développé fixe le terrain le plus raide et le plus accidenté, comme au presque inaccessible jardin Hanbury à Ventimille, près de la frontière française, où une impressionnante collection d’agaves prospère à pic sur la mer.
L’agave est cultivée pour les multiples usages qu’on peut faire de ses fibres, transformées en sisal pour la fabrication de cordes, de sacs, de solides hamacs.

Les Aztèques buvaient déjà son jus, énergétique et rafraîchissant ; c’est encore aujourd’hui un édulcorant naturel très apprécié. Par fermentation et distillation, on le transforme en boisson alcoolique, le tequila, le pulque ou le mezcal .

En médecine traditionnelle, on utilise la pulpe pour soigner le foie ou les inflammations intestinales. Et de nos jours, l’agave entre dans la composition de plusieurs médicaments.

Quant aux fleurs et aux graines qui assurent la survie de l’espèce, elles sont comestibles, à cuisiner, dit-on, comme des asperges : à tester dès la prochaine floraison !

Agavé, en grec, signifie “magnifique”, mais l’histoire de la figure mythologique homonyme ne l’est pas. Fille de Cadmos, vieux roi de Thèbes, et de son épouse Harmonie, Agavé est vouée au culte de Dionysos, qui fera d’elle l’instrument d’une terrible vengeance. En proie au délire bacchique, Agavé prend pour un lion son fils Penthée, nouveau roi de Thèbes, qui vient d’interdire les rituels dionysiaques. Avec les autres Bacchantes, elle le met en pièces et le tue. Redevenue lucide, elle se désespère, condamnée à errer dans de lointaines contrées… voilà pour la mythologie qui ne nous éclaire pas sur la plante.

La lenteur et la longévité de l’agave nous parlent du temps à l’échelle de nos vies.
Mettre tant d’énergie pour fleurir, quand fleurir signifie mourir, ça fait réfléchir.
Le destin écrit de l’agave fascine et inspire les poètes : “Ogni cosa sta in bilico sul fiore di un’agave” Vincenzo Mirra. La poésie la plus connue sur notre plante est celle d’Eugenio Montale “ Agave sullo scoglio” (1925) .

Je propose ici “Agave” de Primo Levi , que j’ai traduite pour vous, (soyez indulgents !)

Je ne suis ni utile ni belle
Je n’ai pas de couleurs gaies, ni de parfum
Mes racines rongent le ciment
Et mes feuilles bordées d’épines
Montent la garde, acérées comme épées.
Je suis muette. Je ne parle que mon langage de plante
Difficile à comprendre pour toi, humain.
C’est un langage désuet,
Exotique, car je viens de loin,
D’un pays cruel
Plein de vent, de venins, de volcans.
J’ai attendu longtemps avant
D’exprimer
Cette fleur mienne si haute et désespérée,
Laide, ligneuse, raide, mais tendue vers le ciel.
C’est notre façon de crier que
Je mourrai demain. Tu as compris maintenant ?
Primo Levi (1984)

Texte de Nicole Allegra