L’Hortensia

L'Hortensia

L’Hortensia

Car tout a commencé au milieu d’un jardin, ne l’oublions pas, par exemple quand il s’agit d’enquêter pour savoir si Hortense doit son prénom à l’hortensia ou si c’est le contraire… pas si simple, vous allez voir !

 L’hortensia n’est arrivé en France qu’à la fin du XVIIIème siècle, et c’était un spécimen séché, une page d’herbier.

La plante qui s’épanouit aujourd’hui dans la plupart de nos jardins européens vient du bout du monde, à la fois de l’Orient et de l’Occident puisqu’elle a une double origine. Et deux noms !
 C’est une histoire rocambolesque. Pour qu’une plante voyage d’un continent à l’autre, il a bien fallu que quelqu’un la cherche, la découvre, la dessine, l’étudie.
Qu’un autre la catalogue, la transporte, et réussisse non seulement à l acclimater, mais aussi à la reproduire. Toute une aventure, un processus qui demande des décennies, parfois des siècles.
C’est à un médecin allemand, Engelbert Kaempfer que nous devons le premier signalement de celle que nous appelons l’hortensia. En 1690-1692, il a pu se rendre à Nagasaki, à cette époque la seule ville japonaise ouverte aux étrangers, dont il a pu décrire la flore locale, en utilisant les noms donnés par les Japonais.
Plus tard, un botaniste néerlandais, Jan Frédéric Gronovius , crée le terme “hydrangea” pour désigner une plante nord-américaine aux petites fleurs blanches qu’un collègue botaniste lui a fait parvenir de Virginie : hydrangea, du grec “hydra”, (eau) et “angeion” (vase).
Le terme de Gronovius sera repris par Carl von Linné , le naturaliste suédois qui propose en 1736 un système de classification des organismes vivants , “Systema naturae “.
C’est un autre naturaliste voyageur, Philibert Commerson , pendant un périple autour du monde, du Japon et de la Chine à Madagascar et à l’ Île Maurice, qui découvre, ou redécouvre, la plante japonaise, et lui attribue le nom d’Hortensia, en hommage, dit-on, à l’épouse de son ami qui ne s’appelait pourtant pas Hortense, ou en hommage à sa maîtresse dont l’histoire n’a pas retenu le nom, ou plus vraisemblablement à Hortense de Nassau , la sœur de son compagnon de circumnavigation, le Prince de Nassau-Siegen , qui accompagnait l’expédition déguisée en homme. Qui sait ?
Mais ce nom, quoi qu’on en dise, n’a certainement rien à voir avec Hortense de Beauharnais , la fille de Joséphine, née en 1783, bien avant le retour de Commerson.
 Lorsqu’à la fin du XVIIIème siècle deux botanistes anglais rapportent à Londres des hortensias vivants en provenance de Chine, le rapprochement avec les hydrangeas de Linné s’impose et la dénomination est validée. À partir de 1830, le nom définitif est fixé, “hydrangea macrophylla” , et le terme “hortensia “ disparaît de la nomenclature scientifique. Les Anglais utilisent le terme hydrangea, mais en français, en italien, en allemand, hortensia est resté le nom d’usage courant.
En somme, dans la famille des Hydrangéacées, nous avons de charmantes Américaines et de fascinantes Asiatiques, que nous appelons des hortensias à cause d’une mystérieuse Hortense, et non le contraire !
 Et pour régler définitivement la question :
À l’époque romaine, à la fin de la République, nous avons une Hortensia, fille du consul Quintus Hortensius Hortalus , une oratrice exceptionnelle célèbre pour un discours, tenu en l’an 42 av. JC, face au second Triumvirat, et issue de la “gens” romaine des Hortensii…. Comme par hasard, hortus, en latin, veut dire jardin !
C’était bien la peine de faire le tour du monde… la marraine des hortensias, c’est une matrone romaine !!!

 Même si la plupart des espèces d’Hydrangeas sont originaires de Chine, et abondamment représentées dans la peinture chinoise, la plus répandue, Hydrangea Macrophylla , nous vient du Japon.
C’est un arbuste facile à cultiver et à bouturer, qui dure dans le temps, d’où son succès dès son introduction en Europe.
Ses feuilles d’un vert brillant sont opposées et simples, assez coriaces : Colette parle du “cuir épais et mouillé des feuilles d’hortensia” (La Maison de Claudine). Ses inflorescences compactes forment des boules ou des demi- boules, parfois des dômes ou des panicules pour les nouvelles variétés. Les fleurs réunies en corymbes sont roses ou blanches, bleues, violines, plus rarement jaunes, souvent bicolores. La plante fleurit en juin-juillet sur les branches formées l’année précédente, et c’est important quand il s’agit de la tailler : à la fin de l’hiver, on élimine les fleurs fanées et le bois mort pour stimuler la floraison estivale en éclaircissant le centre pour que la lumière circule. On coupe les fleurs fanées juste au-dessus du premier couple de gros bourgeons.

Les hybridations ont produit de nouvelles variétés intéressantes, certaines ont l’aspect de la dentelle (lacecap) ; il existe aussi un hortensia grimpant, Schizophragma hydrangeoides.
Par ailleurs, l’univers des hortensias n’a pas fini d’être exploré et les pépinières spécialisées sont des catalogues vivants, celle de la spécialiste Corinne Mallet par exemple, qui compte 1000 hortensias collectés et classés par zone d’origine et par hybridation. Elle a notamment découvert, lors d’un voyage au Japon en 1992, une clairière sur le Mont Fuji couverte d’ “hydrangea hirta” dont elle a rapporté des boutures.
L’hortensia craint la sécheresse et la chaleur excessive, il adore la pluie et l’ombre car le plein soleil fait faner ses corolles : en Bretagne, il est le roi, la fleur emblématique, qui fleurit le plus souvent en imposants massifs compacts de toutes les nuances de bleu… alors que dans mon jardin, tous les hortensias sont roses ou blancs… Pourquoi donc ?
La couleur dépend de l’acidité du sol. Dans mon jardin, le sol est calcaire. En Bretagne, il est plutôt acide, et pour accentuer le bleu des fleurs, les jardiniers ajoutent de l’ardoise, de la terre de bruyère ou de la tourbe : l’hortensia est un indicateur de Ph !  Il paraît que les hortensias, introduits dans les Açores, ayant trouvé un climat idéalement humide et frais et un terrain volcanique acide, sont devenus quasiment infestants, poussant dru jusqu’à 3 mètres de hauteur au bord des routes, tant et si bien qu’ on surnomme l’île de FAIAL, littéralement couverte d’hortensias bleus, “l’île bleue”.

 Alors, rose ou bleu ?
Quels mondes de symboles contradictoires…
L’hortensia aux joues roses, si gai, si pimpant et si frais, épanoui dans la douceur de nos jardins d’été, nous parle de bonheur simple.
Mais le bleu, plus rare, plus exclusif, c’est une autre histoire : celle que nous racontent les poètes symbolistes et décadents de la fin du XIXème siècle. Ils ont une prédilection pour cette décoloration végétale, cette beauté contre-nature qui leur évoque langueur et pâmoisons.
  Robert de Montesquiou (1855-1921), dandy qui inspira à Marcel Proust le personnage du baron de Charlus, était fou d’hortensias bleus. Il déclare emprunter aux fleurs dans sa poésie, et “aux hortensias bleus leur pâle étrangeté”.
Un de ses recueils de poèmes s’intitule “Les Hortensias bleus”, et témoigne de son obsession ! On trouve dans le “Journal des Goncourt” une description de son appartement : “une pièce où l’hortensia est représenté en toutes les matières et sous tous les modes de la peinture et du dessin”.
Certains poèmes de Robert de Montesquiou seront mis en musique par Gabriele Fauré , notamment dans La Pavane op.50 en 1887.

L’hortensia bleu fait fureur, même dans la mode et la joaillerie …
Jacques Doucet , célèbre couturier de la Belle Époque, crée une somptueuse robe du soir (conservée au musée de la mode du Palais Galliera) baptisée elle aussi “Les hortensias bleus”.
Et Rainer Maria Rilke , poète autrichien contemporains de Proust , qui séjourne à Paris au début du XXème siècle, ami et secrétaire du sculpteur Rodin , écrit en 1906, peut-être pour départager tant de symboles, deux poèmes sur les hortensias, un sonnet, “Blaue Hortensie”, où il compare le bleu des hortensias à celui d’un vieux papier à lettres, un bleu un peu jaune, un peu violet, un peu gris comme le tablier délavé d’un enfant. L’autre poème “Rosa Hortensie” évoque le sourire de la fleur rose qui irradie la tendresse et la générosité des anges…
 Pas de teinte agonisante au jardin de la terrienne Colette : “ si nos hortensias étaient royalement bouffis de têtes roses… c’est qu’ils touchaient presque la pompe, bénéficiant ainsi des fonds d’arrosoirs jetés à la volée, des rinçages de cruches, et qu’ils buvaient tout leur soûl “. (Flore et Pomone).

Ce que les fleurs bleues et roses ont en commun, c’est que leurs couleurs se fanent en automne, et si vous ne décidez pas avec sagesse de laisser les fleurs sèches sur la plante pour qu’elles protègent les gemmes du froid, c’est le moment d’en faire des bouquets comme Madeleine Chapsal  : 
“Les hortensias ont la mort sublime, et même sublimée. Quand viennent les premiers froids, je coupe leurs têtes qui prennent alors des tons rosacés, et je les laisse faner à sec dans les plus beaux vases de la maison… ils se nécrosent comme du corail “.
(Dans mon jardin).

 Roses, blancs ou bleus,

les hortensias font le bonheur des peintres, des symbolistes aux impressionnistes et bien au-delà, Maurice Denis, Fantin-Latour, Berthe Morisot, Cézanne, Félix Vallotton, Vuillard , la liste serait longue !

Longtemps avant eux déjà, Hokusai et les peintres chinois. Jusqu’à Salvador Dalì qui peint en 1936 un homme avec une tête d’hortensia bleu !


 Attention…

l’hortensia est aussi une plante toxique pour les animaux qui en mordillent les feuilles, comme les tortues.
 Il y a quelques années, en Suisse, une nouvelle a fait sensation , révélant que certains séchaient les feuilles et les pétales d’hortensia pour les rouler et les fumer. L’hortensia serait-il une plante psychotrope  ?
Et les journaux de titrer :
“Les adolescents se droguent à l’hortensia” (Le Matin, 20 avril 2013)
“L’hortensia est-il le nouveau cannabis ?”
(Ici.fr, février 2014)
L’université de Genève a dû intervenir pour expliquer que cette fumette produisait bien des effets hallucinogènes et euphorisants proches de ceux du cannabis, mais que ces mêmes effets pouvaient, à haute dose, provoquer la mort par étouffement, les substances de l’arbuste se transformant en acide cyanhydrique. Vous ne pourrez pas dire qu’on ne vous avait pas prévenus !

Et comme tout arrive en ce monde, c’est pourtant bien l’hortensia qu’à la suite de la catastrophe nucléaire de Fukushima, les antinucléaires japonais ont choisi pour en faire le symbole de leur mouvement…

 Laissons le dernier mot à Robert Desnos (1900-1945), poète et résistant, avec cette chanson en forme de comptine :

La belle est au bois dormant
Hortensia bleu
Hortensia rouge
La belle est au bois rêvant
Hortensia rouge
Hortensia rouge ou bleu
La belle est au bois aimant
Qui l’aime le mieux ?

        (Chantefleurs)

Texte de Nicole Allegra