Promenade à Rome avec Montaigne

Promenade à Rome avec Montaigne

Promenade à Rome avec Montaigne 1580-1581

Je l’ai connu dans un moment de mauvaise humeur, mon nouvel ami, Michel Eyquem, plus connu sous le nom de Montaigne, à savoir du château de famille dans le Périgord où il est né en 1533.

En effet, la douane papale lui avait confisqué tous ses livres et surtout l’œuvre à laquelle il tenait tant, ses “Essais”, qui l’auraient rendu célèbre, et qu’il voulait contrôler pour qu’il n’y ait pas de pensées subversives.
Il avait peut- être oublié que le Roi de Rome n’était pas Henri III, pourtant , fils d’une italienne, Catherine de Médicis, mais un Pape, Grégoire XIII et que Rome craignait les guerres de religion qui faisait rage en France.

Il se plaignit avec moi du “bulletin de santé” qu’il avait dû montrer : en effet il était étranger et l’épidémie de la peste, initiée à Gènes un an plus tôt, suivait son cours. Je lui fis part de toute ma compréhension : nous venions à peine de sortir d’une pandémie au nom bizarre en code, Covid 19 !
Ah, j’oubliais, il se plaignit également des douleurs que lui avaient procuré les calculs rénaux.

Pourtant, il avait hâte de se jeter par dessus l’épaule tous ces inconvéniants et il me demanda de l’accompagner à l”Osteria dell’Orso”, à l’angle de la Via dell’Orso et de la Via Monte Brianzo.Je ne voulus pas lui dire que l’osteria était devenue un restorant. Je connaissais l’endroit avec l’ours de marbre encore visible et qui lui donna son nom et je l’y conduisis immédiatement pour libérer l’ âne porteur de ses valises.

Il avait choisi cette auberge, fréquentée par ses compatriotes mais il se sentit à l’étroit et me demanda après deux nuits de l’accompagner dans un logement plus grand, juste à côté, au numéro 25 de via Monte Brianzo. Encore une fois je lui avais caché la démolution de l’immeuble en 1900.

Nous étions prêts, à ce point- là, à commencer notre vagabondage de découvertes à Rome. Il fut surpris tout de suite de grand nombre de prélats et de …français que l’on rencontrait partout dans les rues. Il remarqua que la ville occupait pleinement les deux rives du fleuve, tandis qu’ à Paris, de même taille, la “rive gauche” était encore peu habitée.

Sebastiaan Münster – Lutetia Parisiorum urbs – 1561-1580

“La ville est, à cette heure, toute plantée le long de la rivière du Tibre, deçà et delà"

Phrase écrite dans le journal de son voyage en Italie.Les palais et les jardins lui rappelèrent la rue de Seine et le quai des Augustins de son Paris mais il trouva que l es commerces étaient peu nombreux, ce qui le fit conclure que Rome était une ville oisive !

Il se surprit de voir combien les ruines impériales de la ville avaient été dérobées pour trouver du matériel de construction pour cette nouvelle Rome si moderne à ses yeux et cette différence de niveau du terrain des deux villes surtout à Porta Maggiore.

Les clochers des nombreuses églises , que nous visitâmes, étaient tous silencieux et il me raconta qu’en France, même dans le plus petit village, on peut entendre le son des cloches qui règle la vie des hommes.

Je n’ai pas su lui donner une explication à cela mais je le trouvai “chauviniste” quand il observa que nos églises étaient moins riches que celles françaises. J’avais peut- être oublié qu’elles avaient été pillées en 1527 et dépourvues de leurs statues et autres images.

Mais il ne put ne pas admirer et louer Saint Pierre (il fut reçu par le Pape le 29 décembre avec l’Ambassadeur français, M. d’Albain. Il admira beaucoup la figure du vieux révérend ainsi que San Giovanni in Laterano.

Avant d’aller à Saint Pierre, il désira être accompagné au Janicule pour admirer le panorama de toute la ville.

Une chose à laquelle je ne m’attendais pas fut ses commentaires sur les femmes ! Il compara les romaines aux parisiennes et observa que “leur contenance a plus de majesté, plus de mollesse et de douceur” et il observa , un peu en confidence que leur vie était plus étroite, plus serrées dans leur corset et avec un teint plus clair car elles sortaient toujours protégées d’un masque noir appelé “loup” pour sa couleur, tandis quel es romaines sortaient à visage découvert.
Il aurait dû nous observer aujourd’hui…en 2020 !

Il s’attendait à trouver des femmes plus belles et moins couvertes de bijous. Je ne pensais pas qu’un philosophe comme lui se serait intéressé à la beauté féminine, mais au fond c’était un homme !

Evidemment les livres étaient sa passion et nous sommes allés visiter la Biblioteca Vaticana fondée plus de 100 ans avant le Pape Nicola V.
Elle conservait un véritable trésor : plus de 22.000 volumes. Grâce à lui, j’ai pu prendre dans les mains une œuvre de Sénèque et une de Plutarque, un manuscrit de Virgile et une Bible imprimée de Plantin. Je le remercierai toujours de m’avoir donné ce privilège.

Nous avons eu la chance au mois de février, d’assister aux festivités du Carnaval, dont la course de cinq enfants juifs et de cinq vieux nus sur le Cours, pour laquelle j’eus honte, qui était suivie de chevaux, ânes et mules. Je préfère la circulation d’aujourd’hui à cet amusement si cruel.

Mais l’aspect de Rome qui le frappa le plus et qu’il emporta en France à son retour affrété car il était élu maire de la ville de Bordeaux, se furent “les vignes”, les jardins de oisiveté des familles patriciennes.
Cet aspect l’enchanta ainsi que la capacité des jardiniers romains d’exploiter le mieux possible le terrain souvent irrégulier. On visita avant son départ, dans cet air de “dolce farniente”, la vigne d’Este à Montecavallo sur le col Quirinale, la vigne du cardinal Riario à Trastevere, les vignes de l’Aventin et de la Villa Médicis, les jardins Farnese et la vigne Cesi. Tout Rome était un jardin !

Il partit le 19 avril 1581, un mercredi, en ayant récupéré ses précieux Essais et en me laissant un grand vide dans ma tête et dans mon cœur.

Edition originale des Essais 1er janvier 1588

Il revint rapidement du 1er au 15 octobre, pour une brève halte après un séjour thermal aux Bagni di Lucca, mais nous ne nous sommes pas rencontrés.

Texte de Patrizia Maccotta original et humoristique avec Montaigne